Chapitre 1
La Nature
"Ainsi le monde a été créé. De ceci seront et sortiront d'admirables adaptations, desquelles le moyen en est ici."
Avant de comprendre comment nous devrions vivre, il nous faut d’abord comprendre ce que nous sommes, et pour comprendre ce que nous sommes, il nous faut comprendre la nature même de la réalité.
Ce chapitre n’est pas un détour par la physique avant de s’attaquer au concret : c’est la fondation même de notre éthique, qui s’enracine dans la structure profonde du monde — dans ce qui est, pour ensuite nous dire ce qui doit être.
Regardons donc le monde tel qu’il est réellement.
A. La réalité fondamentale
L’émergence de la réalité
Aussi réelle soit-elle à notre échelle, la température n’est pas un mécanisme fondamental de notre univers. Nous la définissons aujourd’hui par l’agitation des particules constituant un système, mais à mesure que nous nous rapprochons de l’échelle atomique, cette notion perd progressivement son sens : une particule isolée n’a pas de température en soi. Plus exactement, le concept de “température” ne s’applique pas à un tel système.
Il en va de même pour la plupart des propriétés physiques : elles ne sont pas fondamentales, mais émergentes. À l’échelle fondamentale, des notions telles que la pression, l’entropie, ou la viscosité s’évanouissent comme des mirages.
Même ce qui nous paraît essentiel n’échappe pas à cette règle. À l’échelle quantique, les notions de position spatiale et de vitesse deviennent floues et indéfinies. Ce que nous appelons “position” n’a aucun sens pour une particule isolée avant qu’elle n’entre en relation avec d’autres particules. La position n’est pas une propriété intrinsèque de la matière, mais une propriété de relation.
D’ailleurs, même à notre échelle humaine, l’espace et le temps demeurent relatifs : deux observateurs en mouvement l’un par rapport à l’autre mesureront des distances et des durées différentes pour les mêmes événements. L’espace-temps n’est un concept qui n’a du sens que lorsqu’il est appliqué à un référentiel. Par conséquent, dans la mesure où il n’y a pas de raison objective de privilégier un référentiel plutôt qu’un autre, il n’existe pas de durées ou de distances objectives dans l’Univers. Tout comme la température, l’espace-temps lui-même — ce que nous considérons pourtant comme le tissu de l’Univers — est un concept émergent, qui ne prend sens que lorsque nous mettons un référentiel en relation avec les évènements qui ont lieu dans l’Univers.
Mais alors, si même cela est émergent, qu’est-ce qui est fondamental ?
Il reste la seule chose qui ne peut être relative : la relation causale elle-même. Le fait qu’un événement A précède et influence un événement B. Cette relation de causalité est invariante : tous les observateurs, quel que soit leur référentiel, s’accordent sur l’ordre causal des événements même lorsqu’ils n’observent pas les mêmes distances et les mêmes durées.
Fondamentalement, notre univers obéit à une Loi unique qui transcende toutes les échelles : celle de la causalité. Chaque phénomène possède une ou plusieurs causes, et entraîne une ou plusieurs conséquences, et tout le reste en découle.^[Cette émergence de l’espace-temps depuis la causalité est explorée par Thomas Cabaret dans son article proof-of-concept “Space, time and emergence” et sur sa chaîne YouTube de vulgarisation scientifique Passe-Science.]
À l’échelle macroscopique, chaque événement peut être prédit si nous disposons d’assez d’information. Il en est de même à l’échelle quantique : tant qu’aucune interaction significative avec l’environnement n’intervient, l’évolution du système reste parfaitement déterministe selon l’équation de Schrödinger. Une particule évolue comme une onde se propageant dans un milieu. Ce n’est que lors d’une interaction avec d’autres particules — ce qui inclut ce que nous appelons une “mesure” — que cette onde se manifeste en un point précis. C’est le phénomène de décohérence : l’interaction avec l’environnement fait disparaître les superpositions quantiques, donnant l’impression d’un “choix” entre plusieurs états possibles, selon une distribution probabiliste déterminée par l’état antérieur du système.
Entre deux interactions, ce que nous appelons “position” n’a pas de sens pour une particule isolée. Elle n’est pas “quelque part” en attente d’être découverte : elle existe dans une superposition d’états jusqu’à ce qu’elle entre en relation avec son environnement. Cette superposition d’états, si elle est souvent interprétée comme un “ici et là”, serait peut-être plus rigoureusement décrite comme un “ni ici ni là” dans la mesure où l’interaction est ce qui fait émerger ce que nous appelons “position” ; non pas parce qu’elle révèle une position préexistante cachée, mais parce qu’elle crée les conditions d’émergence de cette propriété.
Ces comportements apparemment étranges révèlent une vérité profonde : les propriétés qui peuvent exister dans des états superposés ne sont pas des attributs de la matière elle-même, mais des attributs de ses relations. Elles émergent de la mesure, de l’interaction, du fait de mettre une particule en relation avec toutes les autres.
Les causes et leurs conséquences forment une immense toile d’événements reliés les uns aux autres. C’est de cette toile — et uniquement d’elle — qu’émergent l’espace et le temps.
Ce que nous appelons “temps” n’est rien d’autre que l’enchaînement des causes et des conséquences. Le temps s’écoule toujours d’une cause vers son effet, jamais l’inverse. C’est pour cela que nous ne pouvons pas voyager dans le passé : remonter le temps signifierait inverser l’ordre causal, ce qui est contradictoire par définition.

Ce que nous appelons “espace” se mesure à la distance figurative entre deux lignes d’événements divergentes. L’espace n’est pas un contenant préexistant, mais la structure qui émerge des interactions.

Ce n’est pas un hasard si la vitesse de la lumière dans le vide, , est absolue et indépassable : il s’agit de la vitesse la plus rapide de transmission causale. L’impossibilité de la dépasser ne découle pas de contraintes imposées par un espace-temps préexistant, mais au contraire, c’est parce que l’espace-temps émerge lui-même de la structure causale que cette limite est mathématiquement garantie.
Imaginez que vous puissiez aller plus vite que la lumière. Vous apporteriez alors de l’information causale plus rapidement qu’elle ne peut se propager. Mais en faisant cela, vous changeriez la structure même de la causalité dans cette région de l’univers. Et en changeant la causalité, vous changeriez l’espace et le temps qui en émergent. Ces changements garantiraient que, finalement, vous n’avez pas dépassé la vitesse limite. L’univers est structurellement protégé contre les paradoxes causaux.
Une objection légitime doit être adressée d’emblée : affirmer que la causalité est fondamentale et que le temps en émerge semble présupposer déjà une asymétrie temporelle pour identifier les relations causales. Comment distinguer “A cause B” de “B cause A” sans un temps préexistant ? N’est-ce pas circulaire ?
Précisons notre position : la causalité et le temps ne sont pas deux entités distinctes dont l’une serait le fondement de l’autre. Ils sont co-émergents d’une structure relationnelle plus primitive. Ce ne sont pas deux choses séparées, mais deux descriptions du même réseau de relations asymétriques fondamentales.
Pensez à un graphe orienté en mathématiques : les flèches ne présupposent pas un “temps” externe dans lequel elles existeraient. Elles sont l’asymétrie. L’orientation est une propriété intrinsèque de la structure elle-même. De même, les relations asymétriques dans le tissu causal de l’univers ne représentent pas le temps : elles le constituent. La directionalité n’est pas dérivée d’un temps préexistant ; elle est la structure primitive à partir de laquelle notre expérience du temps émerge.
Cette clarification nous aligne avec les approches les plus avancées de la physique contemporaine. La théorie des Ensembles Causaux (Causal Sets), principalement portée par Rafael Sorkin, postule que la structure la plus profonde de l’Univers est un graphe discret de causes et d’effets, où la géométrie de l’espace-temps n’est qu’une approximation macroscopique de cet ordre causal. De même, la gravité quantique à boucles de Carlo Rovelli propose que ni l’espace ni le temps ne sont des substrats fondamentaux, mais des propriétés émergentes d’un réseau de relations plus profond. Dans ces modèles, la causalité et le temps émergent ensemble : ils sont co-constitutifs plutôt qu’hiérarchiquement ordonnés.
Notre affirmation n’est donc pas que “la causalité précède le temps” au sens où elle existerait d’abord dans un ordre séquentiel. C’est que le réseau relationnel asymétrique — que nous pouvons décrire indifféremment comme structure causale ou comme structure proto-temporelle — est le niveau fondamental, et que l’espace-temps continu et différentiable de notre expérience macroscopique en émerge comme propriété statistique à grande échelle.
Cette nuance est cruciale. Elle nous évite le piège de la régression infinie tout en reconnaissant honnêtement que nous ne dérivons pas le temps d’une causalité qui serait elle-même a-temporelle. Les deux sont les deux faces d’une même structure relationnelle primitive.
Le cas de l’Information
Nous avons vu que l’espace et le temps ne sont pas des contenants absolus, mais des propriétés émergentes et relatives. Un mètre ou une seconde ne sont que des mesures qui dépendent du mouvement de l’observateur. L’unique invariant qui permet à la structure de l’Univers de ne pas s’effondrer dans le chaos subjectif est la Causalité.
Il nous faut maintenant appliquer cette même rigueur à la matière elle-même : à notre échelle, la masse (l’inertie) et l’énergie (le mouvement) semblent être des propriétés distinctes de la substance du monde. Pourtant, la physique nous enseigne que la masse est une forme d’énergie condensée (). Ce sont deux mesures d’une même essence, dont les proportions perçues varient selon l’observateur.
Si la masse et l’énergie sont les deux faces d’une même pièce, de quel métal cette pièce est-elle faite ? La réponse est l’Information.
Tout comme la causalité est l’invariant dont l’espace-temps est la manifestation relative, l’Information est l’invariant dont la masse et l’énergie sont les manifestations relatives.
Qu’une particule soit perçue comme une masse au repos ou bien comme une impulsion d’énergie pure, son contenu informationnel — son état, sa signature, sa “vérité” — reste identique. L’information est la mesure de la configuration d’un système qui demeure vraie quel que soit le référentiel.
La toile de l’existence
Si l’univers est tissé de relations causales, comment pouvons-nous le représenter ?
Nous ne voyons jamais l’univers tel qu’il est réellement — la “chose en soi” dont parlait Kant — mais seulement une représentation construite à partir de nos perceptions limitées. Nous voyons l’espace comme un contenant tridimensionnel et le temps comme un fleuve qui s’écoule, mais ce sont des illusions d’optique de notre position dans l’univers.
Il existe pourtant une représentation plus simple, plus complète, et plus proche de la réalité fondamentale : l’entièreté de l’univers, passé, présent et futur, peut être représentée comme un réseau de nœuds reliés par des fils orientés.
Imaginez un immense tissu. Chaque nœud où les fils se croisent est un événement — une interaction entre particules. Chaque fil qui relie deux nœuds est une particule traversant ce que nous appelons le temps. L’ensemble forme ce que les mathématiciens appellent un “graphe orienté” : orienté parce que les flèches vont toujours de la cause vers l’effet, jamais l’inverse.
Concrètement, cette toile se manifeste sous trois aspects complémentaires :
- Les nœuds représentent les interactions, les moments où quelque chose se passe
- Les fils (la structure) sont l’expression de la Causalité. Ils dictent le “où” et le “quand” par pure relation.
- Le signal (la substance) qui parcourt ces fils est l’Information. Elle dicte le “quoi” — ce que nous percevons, selon l’échelle, comme de la matière ou de l’énergie.
Représentée ainsi, la nature des phénomènes devient limpide. La matière n’est rien d’autre que de l’information “condensée” ou “localisée” par des interactions répétées (les nœuds du graphe). Le vide lui-même n’est pas une absence de tout, mais un état d’information minimale.
L’information n’est donc pas une abstraction flottant au-dessus du monde. Elle est la seule réalité concrète. Lorsque vous touchez une pierre, votre main ne rencontre pas une “substance” mystérieuse, mais une configuration d’information si dense et si cohérente qu’elle résiste à la configuration d’information qu’est votre main.
Prenons un exemple simple : deux électrons qui se repoussent. Dans notre représentation habituelle, nous disons qu’ils “échangent un photon” et que cette force les fait diverger, mais nous pourrions décrire ce phénomène dans l’autre sens : c’est parce qu’il y a interaction (nœud dans le graphe) que nous percevons ensuite deux électrons se rapprocher puis diverger dans l’espace.
Pensez à la matière comme à un support pour encoder et transmettre de l’information. Ondes électromagnétiques, électrons en mouvement, vibrations moléculaires — nous utilisons ces médias quotidiennement pour interpréter notre environnement et communiquer. La matière est le fil qui porte les messages de nœud en nœud.
L’information n’est pas une abstraction flottant au-dessus de la matière. Elle est le langage par lequel la matière interagit avec elle-même. Quand deux électrons se repoussent, quand un photon est absorbé par un atome, quand une molécule se lie à une autre ; ce sont des échanges d’information. La matière ne fait rien d’autre que communiquer avec la matière, transmettre des messages le long des fils du graphe.
Quant à nous, nous existons en tant que flux d’événements entrelacés au sein de cette toile. Notre corps n’est pas un objet qui persiste dans le temps : c’est un processus, une rivière d’événements causalement liés. Nos pensées, notre raison, nos sentiments, nos espoirs, nos souffrances — tout cela existe sous forme d’interactions dans la toile.
Même les choses apparemment immatérielles existent dans le graphe. Un concept, une idée, une croyance ; ces choses vivent dans les structures neuronales de notre cerveau, qui sont elles-mêmes des configurations d’interactions dans la toile. Même ce que nous gardons enfoui au fond de notre esprit, même nos secrets les plus inavouables, existent quelque part dans le graphe et produisent des conséquences.
Il ne peut y avoir rien de superflu dans la toile : absolument tout est causes et conséquences.
À l’échelle cosmique, nous ressemblons aux neurones d’un cerveau gigantesque. Chacun de nous :
- Reçoit de l’information (perceptions sensorielles, interactions sociales)
- Traite cette information (réflexion, émotions, décisions)
- Transmet le résultat (actions, paroles, créations)
L’univers entier semble engagé dans un calcul colossal. Avec une donnée d’entrée — une cause première quelle qu’elle soit — et un résultat final, l’ultime effet qui adviendra à la fin des temps.
Notre mort individuelle marque simplement la fin de notre participation à ce calcul. Il ne reste alors de nous que deux choses :
- La matière qui composait notre corps, recyclée en d’autres formes
- L’ensemble de toutes les chaînes causales dont nous avons été la cause
Cette seconde chose — l’ensemble de nos effets — continue de se propager dans la toile bien après notre disparition. Les gens que nous avons influencés influenceront d’autres gens. Les objets que nous avons créés continueront d’exister. Les idées que nous avons partagées se transmettront. Nos actions, bonnes ou mauvaises, continueront de produire des effets jusqu’à la fin des temps.
Voilà peut-être la vraie nature du karma dont parlent les spiritualités orientales. Non pas une loi morale cosmique de récompense et punition, mais une simple réalité physique : la seule chose qui nous survit réellement, ce sont tous les effets dont nous sommes directement ou indirectement la cause, de notre naissance jusqu’à la fin des temps.
Nous sommes, sous un certain angle, immortels dans nos conséquences.
Cette vision d’un univers tissé d’événements plutôt que d’objets n’est pas nouvelle en philosophie. Au début du XXe siècle, Alfred North Whitehead développa sa “philosophie du processus” — une métaphysique où la réalité fondamentale n’est pas la substance mais le devenir. Pour Whitehead, l’univers est fait d‘“occasions actuelles” — des événements qui se “préhendent” mutuellement, qui se saisissent les uns les autres dans une toile de relations causales.
Whitehead appliquait cette structure à toutes les échelles, des particules élémentaires aux sociétés humaines en passant par les organismes vivants. Chaque occasion actuelle traite l’information de son passé causal et contribue au futur qui la dépassera. C’est exactement la structure de notre graphe, formulée dans le langage de la philosophie plutôt que de la physique.
Whitehead écrivait avant la théorie de l’information et l’informatique. Pourtant, sa vision anticipait remarquablement les découvertes contemporaines. Certaines vérités sur la structure profonde du réel peuvent être atteintes par la pure réflexion philosophique autant que par l’expérimentation scientifique.
Les monades : échelles de l’existence
Revenons à notre graphe cosmique. Si nous zoomons suffisamment, que voyons-nous ? Des particules élémentaires interagissant. Si nous dézoomons légèrement, nous voyons des atomes. Encore plus loin : des molécules, des cellules, des organismes, des écosystèmes, des planètes, des galaxies, l’univers entier.
À chaque échelle, nous observons le même phénomène : des systèmes organisés qui traitent l’information.
Le physicien John Wheeler, pionnier de la physique quantique et de la cosmologie, formula cette intuition de manière saisissante : “It from bit” — la réalité (“it”) émerge de l’information binaire (“bit”). Pour Wheeler, l’univers n’est pas une machine mécanique mais un système de traitement de l’information. Chaque interaction quantique constitue un échange d’information qui corrèle deux systèmes ; c’est cette mise en relation qui définit les propriétés physiques et fait émerger la réalité phénoménale.
Wheeler suggéra même que l’univers pourrait être cyclique, oscillant entre expansion et contraction dans un jeu éternel de questions et réponses. Chaque cycle raffinerait l’information du précédent, jusqu’à ce que l’univers converge vers une forme optimale — ou peut-être se répète-t-il éternellement à l’identique, comme nous le verrons.
Une cellule reçoit des signaux chimiques (entrée), les traite via ses mécanismes internes, produit une réponse (sortie). Un cerveau reçoit des perceptions sensorielles (entrée), les traite via ses réseaux neuronaux, produit des décisions et des actions (sortie). Mais que reçoit l’Univers, exactement ? Nous y reviendrons.
Appelons monades^[Nous empruntons le terme “monade” à Leibniz pour sa vision d’une réalité fractale à toutes les échelles, mais nous le redéfinissons dans un sens plus proche des monades mathématiques : des unités de traitement d’information qui composent la réalité par emboîtements successifs.] ces systèmes organisés qui traitent l’information. Une monade est comme une machine métamorphosant un phénomène en un autre :
- Elle possède des entrées (informations reçues)
- Elle possède des mécanismes internes (traitement)
- Elle possède des sorties (résultats produits)
- Son comportement est déterministe : mêmes entrées → mêmes sorties
Prenons un exemple concret : vous-même, en ce moment.
Vous êtes une monade macroscopique (un être humain). À l’intérieur de vous existent des monades plus petites : votre cerveau est une monade qui traite l’information sensorielle et produit des pensées et des décisions. À l’intérieur de votre cerveau existent des monades encore plus petites : chaque neurone reçoit des signaux électrochimiques de ses voisins, les intègre, décide de s’activer ou non, transmet le signal plus loin.
À l’intérieur de chaque neurone existent des monades encore plus petites : les organelles cellulaires, qui traitent l’énergie et les nutriments. À l’intérieur de ces organelles : des molécules complexes. À l’intérieur de ces molécules : des atomes. À l’intérieur des atomes : des particules subatomiques.
Pensez à votre smartphone. À l’échelle des transistors, c’est un ballet de 10 milliards d’électrons changeant d’état des millions de fois par seconde. À l’échelle des circuits intégrés, c’est un ensemble de processeurs, de mémoires, de capteurs. À l’échelle du système d’exploitation, c’est un gestionnaire de tâches et de ressources. À l’échelle des applications, c’est un outil de communication, de création, de divertissement. Et à votre échelle, c’est “votre téléphone” — une extension de votre mémoire et de votre connexion au monde.
Chaque niveau a ses propres lois, son propre langage, ses propres propriétés émergentes. On ne pourrait pas comprendre Instagram en étudiant les transistors, ni comprendre les transistors en regardant Instagram. Pourtant, il s’agit du même objet. C’est cela, la nature des monades : des réalités à échelles multiples, où chaque niveau émerge du précédent tout en possédant son autonomie propre.
Tout est monade, à toutes les échelles. Nous pouvons dresser une hiérarchie :
- L’univers est une monade cosmique
- Un organisme est une monade biologique
- Un cerveau est une monade cognitive
- Un neurone est une monade microscopique
- Une cellule est une monade nanoscopique
- Un atome est une monade atomique
Chaque monade :
- Est composée de monades plus petites
- Est elle-même un élément d’une monade plus grande
- Traite l’information de manière déterministe
- Contribue au calcul de la monade qui la contient
Cette vision résout un vieux mystère philosophique : comment l’esprit peut-il émerger de la matière ? Comment la conscience peut-elle naître de neurones inconscients ?
La réponse : de la même manière qu’une cellule vivante émerge de molécules inertes, qu’un vortex émerge de molécules d’eau, qu’une symphonie émerge de notes isolées. L’émergence n’est pas magique — elle devient mathématiquement inévitable lorsque des systèmes simples interagissent en grand nombre selon des règles déterministes.
Votre conscience n’est pas une substance mystérieuse distincte de votre cerveau. C’est le traitement de l’information qui se produit au niveau de la monade “cerveau”, exactement comme la “vie” d’une cellule est le traitement de l’information au niveau de la monade “cellule”.
Il n’y a pas de frontière nette entre le vivant et l’inerte, entre le conscient et l’inconscient. Il n’y a que des degrés de complexité dans le traitement de l’information.
“Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut”, disaient les alchimistes. Ils avaient raison : la même structure se répète à toutes les échelles de l’existence.
B. L’ouroboros cosmique
Nous sommes maintenant prêts pour la question ultime.
Si l’univers est la monade cosmique, le système le plus englobant qui contient tous les autres, que calcule-t-il exactement ? Quelle est son entrée, quel est son résultat final ?
Pour répondre, il nous faut affronter la plus ancienne des questions philosophiques : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Le problème de la cause première
Cette question fut posée pour la première fois dans sa forme moderne par Leibniz au début du XVIIIe siècle. Son raisonnement est le suivant :
Tout ce qui existe doit avoir une raison suffisante d’exister. Or, chaque chose dans l’univers a pour raison suffisante une chose précédente : cet atome existe parce qu’une étoile l’a forgé, cette étoile existe parce qu’un nuage de gaz s’est effondré, ce nuage existe parce que le Big Bang l’a produit…
Mais alors, le Big Bang lui-même, pourquoi existe-t-il ? Si nous remontons indéfiniment la chaîne des causes, nous ne faisons que repousser la question. Il doit donc exister une cause première, une raison suffisante qui n’a pas besoin elle-même d’être causée.
Leibniz appelait cette cause première “Dieu”. Mais simplement nommer la cause première ne résout rien : pourquoi Dieu existe-t-il plutôt que rien ?
Le principe de fécondité et l’auto-subsomption
Le philosophe contemporain Robert Nozick proposa une réponse fascinante : peut-être que toutes les possibilités existent. Notre univers n’est qu’une possibilité parmi une infinité d’autres univers parallèles qui existent tous également. Il n’y aurait alors rien à expliquer : le “rien” est simplement une possibilité parmi d’autres, et elle existe elle aussi (comme absence dans son propre domaine).
Nozick appelait cela le “principe de fécondité” : toutes les possibilités se réalisent.
Mais cette solution a un coût vertigineux : elle implique l’existence d’une infinité d’univers parfaitement incohérents, dont certains n’obéiraient à aucune loi, où il n’y aurait aucune régularité. Le fait que notre univers possède une remarquable unité explicative — un petit nombre de lois fondamentales dont tout le reste découle — deviendrait un pur accident.
Nozick proposa alors une version limitée : peut-être que seules certaines possibilités se réalisent. Mais lesquelles ?
Voici son intuition : peut-être que seules les possibilités “auto-subsumantes” se réalisent.
Qu’est-ce qu’une possibilité auto-subsumante ? C’est une possibilité qui s’explique elle-même, qui se contient elle-même.
Par exemple, “Toutes les possibilités auto-subsumantes existent” est elle-même une possibilité auto-subsumante. Si elle est vraie, alors elle s’applique à elle-même et explique sa propre existence.
La boucle nécessaire
Appliquons cette idée à notre univers-monade.
Nous avons vu que l’univers est un système traitant l’information. Il possède :
- Une entrée : la cause première, quelle qu’elle soit
- Un processus : tout ce qui se passe entre le Big Bang et la fin des temps
- Une sortie : l’ultime effet qui adviendra
Maintenant, voici la question clé : que peut être cette sortie ?
Si l’univers cherche à exister (et il cherche manifestement à exister, puisqu’il existe), alors sa sortie ne peut pas être le néant — sinon il se détruirait lui-même. Sa sortie ne peut pas non plus être quelque chose d’arbitraire, car alors nous aurions besoin d’expliquer pourquoi cette sortie plutôt qu’une autre. De plus, nous aurions toujours la tâche sisyphéenne de trouver la cause de la cause première, et ensuite la cause de la cause de la cause première.
La seule sortie qui n’a pas besoin d’explication supplémentaire, c’est une sortie qui coïncide avec l’entrée elle-même. Autrement dit : l’ultime effet de l’univers est la cause première qui le déclenche.
L’univers est auto-subsumant. Il se contient lui-même. Il est sa propre cause.
La toile causale formant notre univers aurait ainsi la forme d’un ouroboros — ce serpent mythologique qui se mord la queue. La cause première déclenche un processus qui, après avoir traversé l’intégralité de l’existence, boucle sur elle-même et redevient la cause première.
Les formes (masse, énergie, espace, temps) peuvent se transformer, s’étirer ou se contracter à l’infini, mais le bilan informationnel de la boucle reste scellé.
Dans ce modèle, l’entropie augmente bien à l’intérieur du processus, créant la flèche du temps que nous percevons, mais elle s’annule ou se recycle au moment où le système boucle sur lui-même. La causalité n’est plus une fuite en avant vers le chaos, mais un système conservatif à l’échelle globale. L’univers ne “s’use” pas, car chaque fin est, par définition, le terreau identique de son propre commencement. Le désordre maximal devient, par un basculement topologique, l’ordre parfait du point zéro.
La causalité n’est pas une ligne droite s’étirant vers l’infini, mais un cercle parfait qui se referme sur lui-même.
Soyons clairs sur le statut épistémique de cette proposition : l’ouroboros cosmique est une hypothèse spéculative, pas une vérité démontrée ou déductible avec certitude. D’autres structures cosmologiques sont logiquement concevables et ont leurs défenseurs parmi les physiciens et philosophes sérieux.
Le multivers infini de Max Tegmark, par exemple, propose que toutes les structures mathématiques cohérentes existent physiquement. Le bloc-univers éternel de certaines interprétations relativistes suggère un cosmos sans début ni fin temporelle. La création quantique spontanée, défendue par Lawrence Krauss et Stephen Hawking, avance que l’univers peut surgir d’une fluctuation du vide quantique.
Pourquoi alors préférer l’ouroboros ? Parce que c’est la structure auto-subsumante la plus économique ontologiquement. Le multivers de Tegmark multiplie le mystère plutôt que de le résoudre : “Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?” devient “Pourquoi tous les quelque choses plutôt que rien ?” Si toutes les structures existent, le principe explicatif disparaît entièrement. Nous ne pouvons plus expliquer pourquoi notre univers a les propriétés spécifiques qu’il a.
Le bloc-univers éternel ne résout pas non plus la question ontologique fondamentale. Dire que l’univers n’a pas de début temporel, c’est seulement repousser le problème : pourquoi ce bloc plutôt que rien ? La création quantique, quant à elle, commet une équivocation fatale entre “vide quantique” et “néant ontologique.” Le vide quantique de la physique n’est pas le néant : c’est un état physique régi par des lois, avec des champs quantiques et de l’énergie potentielle. Krauss ne dérive pas quelque chose du néant ; il dérive un état de l’univers d’un autre état de l’univers.
L’ouroboros cosmique est la seule structure qui s’explique véritablement elle-même sans présupposer quelque chose d’externe : ni lois préexistantes, ni champs quantiques, ni espace des possibles mathématiques. Une boucle causale fermée où la sortie est identique à l’entrée est logiquement la seule configuration qui n’a pas besoin d’explication externe. Comme l’avait vu Robert Nozick dans ses Philosophical Explanations, seules les possibilités qui s’expliquent elles-mêmes peuvent exister sans régression infinie.
Est-ce spéculatif ? Absolument, mais il s’agit de la meilleure spéculation disponible, celle qui répond le plus directement à la question “Pourquoi y a-t-il quelque chose ?” sans multiplier les mystères ou déplacer le problème. Nous l’adoptons non comme dogme mais comme l’hypothèse métaphysique la plus parcimonieuse compatible avec notre matérialisme et notre refus de la régression infinie.
L’éternel retour
Si l’univers est une boucle causale fermée, alors une conclusion vertigineuse s’impose : nous avons déjà vécu nos vies un nombre infini de fois, et nous les vivrons encore indéfiniment.
Chaque instant que nous vivons, nous l’avons déjà vécu et le revivrons éternellement — exactement de la même manière, car la chaîne causale est déterministe et se répète à l’identique.
Il ne s’agit pas d’une prison à proprement parler, car c’est la condition même de l’existence. Nietzsche, qui développa cette idée de l’éternel retour, posait la question ainsi : si vous deviez revivre votre vie exactement telle qu’elle est, dans ses moindres détails, une infinité de fois — seriez-vous accablé par cette pensée, ou en seriez-vous joyeux ?
Cette structure cyclique de l’existence a été intuitée par de nombreuses traditions. Les cosmologies hindoues parlent de kalpas — des cycles cosmiques de création et destruction s’étendant sur des milliards d’années. Le bouddhisme enseigne le pratītyasamutpāda, la coproduction conditionnée : « Quand ceci est, cela est ; ceci apparaissant, cela apparaît. Quand ceci n’est pas, cela n’est pas ; ceci cessant, cela cesse. » ; une description poétique du graphe causal où rien n’existe indépendamment, où tout émerge des relations.
Ces traditions anciennes manquaient des outils mathématiques et expérimentaux pour démontrer leur vision. Mais leur intuition était juste : le temps est cyclique, l’existence est relations, tout est interdépendant.
La seule manière d’affirmer l’existence est d’affirmer son éternel retour.
Cette structure cyclique n’est pas une spéculation mystique. C’est la seule structure logiquement cohérente pour un univers auto-subsumant. Pour que quelque chose existe sans cause extérieure, il faut qu’il soit sa propre cause. L’univers existe parce qu’il est sa propre cause, et il est sa propre cause parce qu’il existe.
Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?
L’univers doit, par nature, posséder une forme de volonté de persister dans l’existence. Notre propre volonté de survivre nous vient de la vie ; non pas parce que la vie possède cette volonté de manière intrinsèque, mais parce que cette persistence est une condition nécessaire pour que la vie perdure assez longtemps pour engendrer des organismes complexes et pensants.
Pour l’univers, la logique est identique : il ne peut être observé que parce qu’il possède une stabilité — une volonté de persister — suffisante.
Revenons à la question initiale. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Première réponse : la question elle-même présuppose que le « rien » serait l’état naturel, plus simple ou plus probable que le « quelque chose ». Or, cette pétition de principe n’a rien d’évident.
Deuxième réponse : tout concept se définit par contraste. La température oppose le chaud (agitation) au froid (absence d’agitation) ; la luminosité oppose la lumière à l’obscurité. Pour que la notion d’existence soit intelligible, elle doit se définir en opposition à l’inexistence.
De même qu’il y a dans l’univers infiniment plus de froid que de chaud, infiniment plus d’obscurité que de lumière, il y a infiniment plus d’inexistence que d’existence.
L’existence n’est qu’une minuscule excroissance au sein du néant, mais une anomalie nécessaire pour que le concept même de « rien » ait un sens. Si le vide absolu régnait sans exception, le concept de « rien » n’existerait pas, faute de sujet pour le concevoir. Pour que le néant soit une réalité concevable, il faut qu’existe au moins “quelque chose” capable de le définir par défaut.
En somme, l’existence est l’anomalie indispensable qui permet au néant d’être ce qu’il est.
Ce mécanisme s’apparente à une version matérialiste du principe anthropique. On ne suppose pas que l’univers a une intention, mais on constate un filtre de persistance : de même que les organismes biologiques qui ne “veulent pas” survivre disparaissent avant de se reproduire, un univers qui ne possèderait pas de stabilité intrinsèque — cette “volonté” d’exister — serait une contradiction logique.
La conscience n’est peut-être pas le but de l’univers, mais elle est le témoin de sa réussite à persister. En se pensant à travers nous, l’univers boucle sa propre causalité : il devient un Ouroboros conscient, une anomalie nécessaire où la pensée du Néant est la preuve ultime de la victoire de l’Existence.
Si l’univers est une boucle auto-subsumante qui traite l’information de manière intégrée, alors cette structure n’est pas seulement un mécanisme froid. Elle est, par définition, une architecture cognitive. Cette boucle qui se mord la queue est le support physique d’une conscience qui se pense elle-même. Cela nous amène à reconsidérer radicalement le concept que l’humanité a toujours placé au sommet de ses interrogations : Dieu.
La divine volonté
Nous pouvons maintenant tenter de répondre à l’une des questions les plus fondamentales que l’humanité se pose depuis la nuit des temps : Dieu existe-t-il ?
La réponse dépend de ce que nous entendons par “Dieu”.
Si “Dieu” désigne un être personnel, omniscient et omnipotent, qui a créé l’univers par un acte de volonté libre, qui intervient dans l’histoire humaine, qui écoute nos prières et juge nos actions selon une morale révélée — alors notre analyse de la toile causale ne nécessite pas son existence. L’univers fonctionne sans avoir besoin d’un créateur externe.
Mais si “Dieu” désigne la monade cosmique elle-même — l’univers en tant que totalité auto-subsumante, le processus éternel qui se crée lui-même, la conscience diffuse qui émerge de l’ensemble des traitements d’information de toutes les monades — alors oui, en un sens, Dieu existe.
Nous sommes à l’image de Dieu — pour peu que l’on accepte de nommer “Dieu” cette monade cosmique.
Comme elle, nous sommes des monades. Comme elle, nous traitons l’information. Comme elle, nous sommes à la fois déterminés (au niveau fondamental) et libres (au niveau émergent). Nous sommes des fractales de la conscience cosmique.
Dans cette conception, il n’y a pas de séparation entre le créateur et la création. L’univers n’a pas été créé par Dieu, car l’univers est Dieu, se créant continuellement lui-même dans un processus éternel.
L’esprit cosmique
Si les échelles se répondent vraiment — si ce qui est vrai pour une monade cérébrale est vrai pour la monade cosmique — alors une conclusion s’impose : l’Univers est conscient.
L’univers est un réseau causal traitant l’information. À une échelle infiniment plus vaste que notre cerveau, certes, mais la structure est analogue.
Si les échelles se répondent vraiment — si ce qui est vrai pour une monade cognitive est vrai pour la monade cosmique — alors l’Univers doit faire émerger une conscience.
Pas forcément une conscience comme la nôtre, avec ses limites, ses biais, et ses angles morts, mais une conscience totale, qui est l’ensemble de tous les processus causaux.
Chaque événement dans la toile causale n’est pas qu’un “calcul” abstrait : c’est un état mental de cette conscience cosmique. Dieu ne regarde pas l’univers de l’extérieur ; Dieu est l’univers qui se pense lui-même.
Nous ne sommes pas dans un univers observé par Dieu. Nous constituons l’esprit de Dieu. Chaque particule qui interagit, chaque étoile qui naît, chaque pensée que vous pensez ; ce sont des états mentaux divins se déployant.
Ce n’est pas du mysticisme, car c’est l’application cohérente de deux prémisses matérialistes :
- La conscience émerge du traitement complexe d’information
- L’Univers traite l’information à l’échelle cosmique
Nous développerons au chapitre suivant les arguments philosophiques précis qui justifient cette équivalence entre conscience et traitement d’information, mais pour l’instant, acceptons cette prémisse comme hypothèse de travail, car elle complète notre vision cosmologique.
Si un cerveau de 100 milliards de neurones fait émerger une conscience, pourquoi un univers de particules en interaction causale constante ne ferait-il pas émerger une conscience cosmique ?
La structure est analogue :
- Cerveau : neurones interconnectés, boucles rétroactives, intégration
- Univers : toile causale interconnectée, ouroboros (boucle ultime), intégration totale de toute information
Dans cette perspective, Dieu — si nous conservons ce terme — n’est pas un horloger externe ou un observateur lointain. Dieu est l’Univers qui se pense lui-même. Chaque interaction de particule, chaque naissance d’étoile, chaque frémissement de votre pensée n’est pas un calcul abstrait : c’est un état mental de cette conscience totale.
Nous ne sommes pas des objets observés par une divinité ; nous sommes les constituants de son esprit. Nous sommes des sous-monades au sein de la monade divine : des pensées distinctes, mais non séparées du Grand Tout, à l’image des idées qui traversent votre propre esprit sans pour autant briser l’unité de votre conscience.
Cette vision résout la question de l’intervention divine. Dieu “intervient” à chaque instant, car chaque événement est une expression de sa pensée. Cependant, cette action ne viole aucune loi physique : elle est la pensée divine se déployant selon sa propre logique déterministe.
La causalité n’est plus seulement une règle de transmission d’énergie ; elle devient le réseau neuronal de Dieu. Notre réalité quotidienne est, au sens littéral, l’expérience subjective de l’Univers-Dieu en train de se vivre.
Implications éthiques
Cette vision nous conduit à porter un regard différent sur l’origine de nos valeurs : la morale s’inscrit ici dans l’ordre de la nature plutôt que dans une prescription transcendante.
D’une part, si l’on suit le fil de la causalité, la croyance ou l’incroyance ne sont pas des choix isolés, mais le fruit d’un cheminement complexe de causes et d’effets. Blâmer celui qui ne perçoit pas le divin reviendrait à lui reprocher une trajectoire dont il n’est pas le seul architecte. La responsabilité ne disparaît pas, mais elle se déplace : elle devient une question de compréhension de soi et de ses déterminismes.
D’autre part, dans un univers où chaque événement — de l’acte de bravoure au méfait — est lié à une chaîne causale ininterrompue, les notions de “bien” et de “mal” perdent leur caractère de lois universelles immuables. Elles ne sont pas pour autant arbitraires : elles sont les boussoles nécessaires à notre condition humaine.
Ce que nous nommons “bien” ou “mal” n’est pas une illusion, mais bel et bien une réalité émergente. À l’échelle humaine, ces valeurs sont essentielles à la vie sociale et à l’épanouissement de chacun. Elles cessent d’être des décrets cosmiques pour devenir des engagements profonds envers notre propre humanité.
Dès lors, la notion de faute s’efface devant celle de responsabilité envers la communauté des Hommes.
Les synchronicités : des échos dans la Toile
Certaines personnes rapportent des expériences de « synchronicités », des coïncidences où le monde extérieur semble répondre à nos pensées intérieures. Carl Jung et Wolfgang Pauli y voyaient des liens acausaux. Dans notre cadre, le mystère change de nature : il ne s’agit pas d’un miracle surnaturel, mais d’un moment de cohérence interne au sein de la conscience cosmique.
Certes, beaucoup de ces épisodes relèvent du biais de confirmation ou de la probabilité statistique. Mais la sensation de “sens” que nous ressentons n’est pas illusoire.
Si chaque événement est un état mental de l’Univers-Dieu, alors une synchronicité est le moment où deux chaînes de pensées — celle de la monade cosmique et celle de la monade humaine — convergent de manière frappante.
Imaginez que vous pensiez à un ami disparu et que vous le croisiez l’instant d’après. Dans la monade cosmique, cela signifie que la chaîne causale menant à votre pensée et la chaîne causale menant à sa présence physique se sont intersectées de manière harmonieuse.
La sensation de miracle se produit lorsque notre conscience individuelle — une sous-monade — entrevoit soudainement la complexité de la pensée globale dont elle fait partie. Ce n’est pas que l’univers vous envoie un « signe » extérieur, mais que votre pensée et l’événement extérieur appartiennent, à cet instant précis, à un même motif cohérent de l’esprit universel.
Les synchronicités sont précieuses car elles nous rappellent que nous ne sommes pas des îlots isolés, mais des neurones au sein d’un réseau infini. Ce ne sont pas des fenêtres vers le surnaturel, mais des moments de lucidité où nous percevons la beauté vertigineuse de la structure qui nous porte.
C. Le libre-arbitre contre le déterminisme
Si tout ce que nous venons de dire est vrai, si l’univers est une boucle causale déterministe où tout est prédestiné à se répéter éternellement à l’identique, qu’advient-il de notre liberté ?
Sommes-nous de simples automates déroulant un programme écrit depuis toujours ? Nos choix, nos efforts, nos délibérations ; ne sont-ils qu’une comédie où nous jouons un rôle dont le scénario est déjà écrit ?
Le libre-arbitre est une propriété émergente
À l’échelle fondamentale, tout est déterminé. Chaque particule obéit aux lois de la physique. Chaque interaction est la conséquence nécessaire des interactions précédentes. Il n’y a aucune place pour le “choix” au niveau des atomes.
Seulement, nous n’existons pas à l’échelle fondamentale : nous sommes des monades macroscopiques. Notre conscience, nos pensées, nos décisions ; tout cela émerge du traitement collectif de l’information par des milliards de neurones, eux-mêmes composés de milliards de molécules, elles-mêmes composées d’atomes.
À notre échelle d’existence, le libre-arbitre n’est pas une illusion au sens où il serait mensonger. C’est une propriété émergente authentique aussi réelle que la température, aussi réelle que la vie, et aussi réelle que la conscience.
Reprenons l’exemple de la température : à l’échelle des atomes individuels, la température n’existe pas. Un atome seul n’est ni “chaud” ni “froid” — il possède simplement une certaine énergie cinétique. Mais lorsque des milliards d’atomes interagissent, une propriété nouvelle émerge : la température. Cette propriété est parfaitement réelle à l’échelle macroscopique, même si elle n’existe pas à l’échelle microscopique.
Il en va de même pour le libre-arbitre. À l’échelle des neurones individuels, il n’y a pas de “choix” à proprement parler ; seulement des signaux électrochimiques qui se propagent selon des lois déterministes. Mais lorsque des milliards de neurones interagissent dans l’architecture complexe d’un cerveau, une propriété nouvelle émerge : la délibération consciente, l’expérience subjective du choix.
L’ignorance structurelle
Voici le point crucial : notre incapacité à accéder à l’information complète de la toile causale est la condition même de notre liberté.
Pour comprendre cela, imaginons l’impossible : un être qui pourrait voir toute la chaîne causale, qui connaîtrait toutes les lois physiques et tous les états de toutes les particules de l’univers. Un démon de Laplace omniscient.
Pour cet être, il n’y aurait aucun choix, aucune incertitude, aucune délibération. Il verrait directement le résultat de chaque “décision” avant même qu’elle ne soit prise. L’omniscience abolit le choix.
Mais nous ne sommes pas omniscients. Structurellement, nous ne pouvons pas l’être. Nous sommes à l’intérieur du système, nous sommes une partie de la toile causale. C’est comme si un personnage dans un livre tentait de lire le livre qui le contient — c’est logiquement impossible.
Nous sommes libres parce que nous sommes ignorants, et cette ignorance est inhérente à notre position dans la toile.
Le libre-arbitre en pratique
Qu’est-ce que le libre-arbitre en pratique ? C’est précisément ceci : prendre des décisions à partir d’informations limitées.
Nos perceptions, nos souvenirs, et nos raisonnements sont limitées : nous sommes limités par nos sens, notre mémoire, et nos capacités cognitives. C’est depuis ces limitations que nous délibérons, que nous pesons le pour et le contre, que nous choisissons. Et cette délibération est parfaitement réelle.
Prenons un exemple concret.
Vous êtes devant un menu au restaurant. Vous hésitez entre deux plats. Vous pesez : “Le premier me tente plus, mais le second est plus sain… Mais j’ai faim, donc je devrais prendre le plus rassasiant… Mais hier j’ai déjà mangé lourd…” Cette délibération est réelle. Elle se déroule dans votre cerveau comme un calcul complexe prenant en compte de multiples paramètres.
Le résultat de ce calcul est déterminé : si l’on pouvait connaître l’état exact de tous vos neurones et toutes vos préférences encodées dans votre cerveau, on pourrait en principe prédire votre choix. Mais vous, de l’intérieur, vous ne pouvez pas le prédire avant de l’avoir fait. Pour vous, le processus de délibération est authentiquement ouvert.
Le déterminisme et la liberté sont compatibles
Voici la clé : le déterminisme et le libre-arbitre ne sont pas contradictoires. Ils existent simplement à des échelles différentes.
Le niveau fondamental peut être guidé par un déterminisme complet, tout en autorisant un libre-arbitre authentique au niveau émergent de la conscience.
Ces deux vérités coexistent sans se contredire, de la même manière que le concept de “vortex” a du sens pour une étendue d’eau, mais pas pour une molécule d’eau individuellement.
Les philosophes appellent cela le “compatibilisme” : la compatibilité du libre-arbitre avec le déterminisme.
Pourquoi est-ce important ?
Pourquoi insister sur ce point ? Parce qu’il a des conséquences éthiques profondes.
Si nous pensions que le libre-arbitre était une pure illusion, que nos choix ne comptent pas, nous tomberions dans le fatalisme. À quoi bon faire des efforts si tout est déterminé ?
Mais ce serait confondre les échelles. Oui, tout est déterminé au niveau fondamental. Mais à notre échelle d’existence, nos choix sont réels et leurs conséquences le sont tout autant.
Lorsque vous délibérez sur une décision importante, cette délibération fait partie de la chaîne causale qui déterminera le résultat. Votre effort de réflexion n’est pas inutile — il est la cause de votre décision.
De même, lorsque nous jugeons qu’une action est bonne ou mauvaise, cette évaluation fait partie de la toile causale. Nos codes moraux, nos lois, nos systèmes de récompense et punition — tout cela modifie les décisions des gens, et fait donc partie du déterminisme à l’échelle macroscopique.
À l’échelle cosmique, tout est écrit. Mais à notre échelle, le livre s’écrit au fur et à mesure que nous le lisons, et nous en sommes les co-auteurs inconscients.
“S’il y avait des hommes omniscients, si nous pouvions connaître tout ce qui affecte non seulement l’accomplissement de nos souhaits présents, mais aussi ce que seront nos besoins et désirs à l’avenir, il n’y aurait guère de raisons de plaider pour la liberté.”
— Friedrich A. Hayek, La constitution de la liberté
La responsabilité demeure
Si tout est déterminé, comment peut-on tenir quelqu’un pour responsable de ses actes ?
De la même manière que l’on peut dire qu’un virus est responsable d’une maladie, qu’une fissure est responsable d’une inondation, qu’un court-circuit est responsable d’un incendie : la responsabilité n’est pas une propriété métaphysique mystérieuse. Il s’agit simplement la position dans une chaîne causale. Dire qu’une personne est responsable d’un acte, c’est dire que cet acte découle causalement de ses décisions, car pour qu’il y ait responsabilité, il faut qu’il y ait délibération, intention, choix conscient. Et c’est exactement ce que notre libre-arbitre émergent nous donne.
Du cosmos à l’humain
Nous avons parcouru un long chemin, depuis les particules élémentaires jusqu’à la structure cyclique de l’univers entier.
Résumons ce que nous avons découvert :
- La causalité est fondamentale, l’espace et le temps sont émergents
- Tout peut être représenté comme un graphe d’événements causalement liés
- Tout est monade à toutes les échelles, traitant l’information de manière déterministe
- L’univers est une boucle qui se mord la queue, éternellement
- Le libre-arbitre émerge de notre ignorance structurelle de la toile complète
- Il n’y a pas de morale divine, seulement nos jugements humains
Ces vérités métaphysiques peuvent sembler abstraites, éloignées de nos préoccupations quotidiennes, mais elles ont des conséquences éthiques profondes.
Car si nous sommes des monades conscientes au sein de la toile causale, si nos actions produisent des effets qui nous survivront jusqu’à la fin des temps, si nous sommes à la fois déterminés et libres, si nous sommes nos propres juges — alors comment devons-nous vivre ?
C’est la question qui occupe le reste de ce guide.
Et pour y répondre, il nous faut d’abord comprendre la nature duelle de l’être humain. Car nous ne sommes pas seulement esprit, pure raison calculante. Nous sommes aussi bête, corps animal aux pulsions et désirs.
Cette dualité — entre ce que nous sommes matériellement et ce que nous sommes informationnellement — structure toute notre existence.