Chapitre 3
Naviguer la toile
"La prise de conscience fait naître l'espoir, espoir qui un jour deviendra désespoir. C'est alors que l'immobilisme, au plus profond de l'être, prend tout son sens..."
Nous sommes des monades conscientes, agents causaux dans la toile, mais quelle sorte d’agents sommes-nous exactement ?
Ce chapitre explore comment notre agentivité émerge par la reconnaissance de motifs, par l’intuition, et par l’espérance. Mais il révélera aussi nos limites structurelles : nous sommes des agents faillibles, biaisés, incapables de voir la toile complète.
C’est précisément cette faillibilité qui rend nécessaires les structures collectives. Un agent parfait n’aurait besoin de personne, mais nous ne sommes hélas pas parfaits.
A. Le langage des motifs
La bête et l’ esprit agissent tous deux en motifs. La bête répète les motifs dont elle a besoin pour satisfaire ses besoins biologiques : manger quand elle a faim, fuir quand elle a peur, s’accoupler quand le désir se manifeste. L’ esprit répète les motifs dont il a besoin pour aboutir à un résultat calculé : résoudre un problème mathématique, négocier un accord, ou planifier un projet.
Nos cerveaux — humains comme artificiels — sont conçus pour repérer des motifs dans l’environnement et y répondre avec d’autres motifs. Ce que nous appelons une “habitude” correspond à l’identification d’une séquence d’événements (motif déclencheur) menant à une routine spécifique (motif comportemental).

Les modèles de langage actuels fonctionnent exactement de cette manière : ils prédisent la suite d’un texte à partir des motifs qu’ils détectent dans les mots précédents. Notre cerveau fait de même : il prédit la suite des événements à partir des motifs qu’il reconnaît dans sa perception de la toile causale.
Ainsi, connaître les motifs passés d’une créature permet de connaître ses motifs futurs.
Bien sûr, les motifs peuvent évoluer, mais jamais instantanément, seulement petit à petit et itération par itération. Changer un motif profondément ancré demande du temps et des efforts répétés. C’est pourquoi les habitudes sont si difficiles à modifier : elles sont elles-mêmes des motifs gravés dans nos connexions neuronales par des milliers de répétitions.
Les entreprises du XXIe siècle l’ont bien compris : les algorithmes de la grande distribution et des réseaux sociaux sont précisément conçus pour repérer nos motifs de consommation et de comportement afin de prédire nos choix futurs et de les influencer. Si vous avez aimé un produit, vous aimerez probablement un autre de la même catégorie. Si vous avez regardé une vidéo, vous regarderez probablement une autre sur le même thème. La prédiction par motifs est devenue une industrie.
Cette dépendance aux motifs révèle notre première limite structurelle : nous ne voyons pas la toile causale elle-même, seulement des motifs récurrents. Un agent omniscient n’aurait pas besoin de motifs, car il verrait chaque chaîne causale distinctement. Mais nous devons simplifier, catégoriser, et généraliser ; cette compression nécessaire de l’information sera la source de nos biais systématiques.
B. Les outils du cerveau
En tant qu’unité de traitement de l’information — une monade cognitive, pour reprendre le vocabulaire du chapitre 1 —, notre cerveau a besoin de données d’entrée pour calculer un résultat. Ces données comprennent :
- Les cinq sens (vue, ouïe, odorat, toucher, goût) : notre interface avec le monde extérieur
- La mémoire : une propriété émergente de la plasticité cérébrale
- L’intuition : la reconnaissance instantanée d’un motif
- L’imagination : la simulation mentale de futurs possibles
- Les résultats de réflexions précédentes : l’accumulation de traitements antérieurs
Explorons ces outils en détail, car les comprendre c’est comprendre comment nous fonctionnons.
La mémoire : un entraînement continu
Notre mémoire n’est pas une base de données où l’on “écrit” des informations qui y resteraient gravées. Contrairement à un disque dur ou une bibliothèque, notre cerveau ne possède pas d’espace de stockage dédié où les souvenirs attendraient sagement d’être consultés.
La mémoire est une propriété émergente de la plasticité neuronale : notre cerveau se ré-entraîne continuellement, renforçant ou affaiblissant les connexions synaptiques entre certains neurones en fonction de ce qu’il traite.
Le fonctionnement de la mémoire
Imaginez un réseau de neurones, qu’il soit biologique ou artificiel. Chaque connexion entre neurones possède une certaine “force”, un poids qui détermine avec quelle intensité un signal est transmis. Lorsque vous apprenez quelque chose de nouveau, ce ne sont pas des informations qui sont “écrites” quelque part, mais ces poids qui sont ajustés.
À chaque instant pour la mémoire à court terme, sur de plus longues périodes pour la mémoire à long terme, notre cerveau met à jour continuellement ses paramètres. C’est comme si vous ré-entraîniez constamment un modèle d’intelligence artificielle sur vos expériences récentes.
Voilà pourquoi nous oublions.
Lorsqu’un motif n’est pas régulièrement réactivé, les connexions synaptiques associées s’affaiblissent progressivement. Ce n’est pas vraiment que l’information “disparaît” , mais plutôt que les chemins neuronaux qui permettaient de la reconstruire deviennent de plus en plus difficiles à emprunter.
À moins de stimuler son cerveau pour l’entraîner à retrouver une notion précise — par un rappel conscient, un exercice, une révision —, les motifs finissent par s’estomper. Ce qui n’est pas utilisé s’atrophie, comme un muscle qu’on ne sollicite plus.
La reconstruction active des souvenirs
De la même manière qu’une intelligence artificielle n’a pas accès à son jeu de données d’entraînement à proprement parler mais contient des poids paramétrés permettant de retrouver ce qu’elle a appris, notre cerveau ne stocke pas vraiment d’information brute : il la reconstruit à chaque rappel à partir des motifs qu’il a encodés.
C’est pourquoi deux personnes ayant vécu le même événement s’en souviendront différemment : chacune a encodé des motifs différents selon ce qui l’a marquée, selon son état émotionnel du moment, selon les autres expériences auxquelles elle a relié cet événement.
C’est aussi pourquoi nos souvenirs changent avec le temps : chaque fois que nous nous remémorons un événement, nous le reconstruisons légèrement différemment, et cette reconstruction devient la nouvelle version encodée. Se souvenir, c’est réécrire. Un souvenir n’est jamais consulté passivement comme on ouvrirait un livre. Il est recréé activement, et dans ce processus de recréation, il se transforme imperceptiblement.
Les faux-souvenirs et les hallucinations
Nous sommes victimes de faux-souvenirs exactement de la même manière qu’un modèle de langage hallucine. Lorsque les motifs encodés sont incomplets ou ambigus, notre cerveau “remplit les blancs” en utilisant d’autres motifs qui lui semblent cohérents.
Vous souvenez-vous d’avoir correctement fermé la porte à clé ce matin ? Peut-être. Ou peut-être que votre cerveau a simplement reconstruit ce souvenir à partir du motif “je ferme toujours la porte à clé le matin” sans que vous l’ayez réellement fait aujourd’hui.
Un témoin oculaire peut jurer avoir vu un détail crucial — et être parfaitement sincère — alors que ce détail a été suggéré après les faits et intégré rétrospectivement dans sa reconstruction du souvenir.
Des études ont montré qu’il est relativement facile d’implanter de faux souvenirs d’enfance chez les adultes.^[Elizabeth F. Loftus et Jacqueline E. Pickrell, « The Formation of False Memories », Psychiatric Annals 25, n° 12 (1995): 720–25.] En suggérant avec assez d’insistance qu’un événement s’est produit, en montrant une photo truquée, en demandant à la personne d’imaginer la scène — le cerveau finit par encoder ce souvenir fictif comme s’il était réel.
Notre mémoire n’est pas un enregistrement fidèle du passé. C’est une reconstruction continue, biaisée, malléable, parfois trompeuse, mais fonctionnelle.
Implications pratiques
Cette compréhension de la mémoire a des conséquences importantes :
Pour l’apprentissage : La répétition espacée fonctionne parce qu’elle force le cerveau à ré-entraîner régulièrement les mêmes motifs. Ne pas réviser, c’est laisser les connexions synaptiques s’affaiblir. Voilà pourquoi bachoter la veille d’un examen peut fonctionner à court terme, mais n’empêchera pas de tout oublier en quelques semaines.
Pour les témoignages : Un témoignage devient moins fiable avec le temps, non pas parce que la personne ment, mais parce que sa reconstruction du souvenir intègre progressivement des éléments extérieurs. Le système judiciaire doit en tenir compte.
Pour l’identité : Notre sentiment de continuité personnelle repose sur une narration que nous reconstruisons constamment. Nous ne sommes pas exactement la même personne qu’il y a dix ans — non seulement parce que nos cellules ont changé, mais parce que notre cerveau a réécrit l’histoire de qui nous sommes.
Pour la sagesse : Comprendre que notre mémoire reconstruit le passé nous invite à l’humilité. Ce dont nous sommes “certains” de nous souvenir pourrait bien n’être qu’une fabrication cohérente de notre cerveau. Nous devrions nous méfier des certitudes absolues basées sur nos souvenirs.
Cette reconstruction continue de nos souvenirs révèle que nous ne sommes pas des agents stables avec une connaissance fixe du passé. Nous sommes des processus, des flux qui se réinterprètent constamment. Alors, comment coordonner nos actions avec d’autres agents qui réinterprètent aussi leur passé différemment ? Voilà le premier problème qui nécessitera des structures collectives de stabilisation - ce que nous appellerons des mythes et des récits partagés.
L’intuition : voir la causalité directement
L’intuition se manifeste lorsque nous identifions directement un motif dans un phénomène que nous observons. C’est-à-dire voir un effet et en deviner immédiatement la cause et les conséquences selon un motif enregistré.
L’intuition, c’est voir la chaîne causale sans avoir besoin de la raisonner.
Vous entrez dans une pièce où deux personnes viennent de se disputer. Personne ne parle, mais vous sentez immédiatement la tension. Votre intuition a détecté mille micro-signaux : la posture corporelle, l’évitement du regard, la crispation des mâchoires, le silence pesant. Votre cerveau a reconnu le motif “conflit récent” avant même que votre conscience ne l’analyse.
Un joueur d’échecs expert regarde un échiquier et “voit” immédiatement les bons coups. Non pas parce qu’il calcule toutes les possibilités (ce serait impossible en temps réel), mais parce qu’il a encodé des milliers de motifs de positions gagnantes ou perdantes.
Un médecin expérimenté diagnostique souvent correctement avant même d’avoir fait tous les tests. Son cerveau a reconnu un motif dans la constellation des symptômes.
L’intuition n’est pas un phénomène mystique et extra-sensoriel : il s’agit de la capacité de votre cerveau à identifier des motifs complexes ou subtils de manière quasi-instantanée.
Les déjà-vus
Il est possible que les “déjà-vus” soient causés par l’observation d’une séquence de phénomènes qui applique un motif connu de manière extrêmement précise, au point que le cerveau confonde momentanément le motif observé et le motif enregistré.^[Anne M. Cleary, “Recognition Memory, Familiarity, and Déjà Vu Experiences,” Current Directions in Psychological Science 17, no. 5 (2008): 353–357.]
Le cerveau identifie une séquence d’événements correspondant parfaitement à un motif déjà vécu, et peut-être qu’effectivement, la structure causale sous-jacente est identique, même si les détails superficiels diffèrent. Vous n’avez peut-être jamais été dans cette situation précise, mais la structure de la scène — les positions relatives des gens, leurs interactions — réplique exactement une structure que vous avez déjà vécue ailleurs.
L’imagination : simuler l’avenir
L’imagination nous permet d’anticiper des situations futures à partir de nos observations, de nos souvenirs, et de notre intuition. C’est notre outil de prédiction : nous simulons mentalement différentes chaînes causales pour évaluer leurs issues probables.
Lorsque vous devez prendre une décision importante, comme un changement de carrière par exemple, votre imagination simule plusieurs futurs possibles : “Si je reste dans mon emploi actuel, probablement que dans cinq ans je serai…” “Si je me lance dans cette nouvelle voie, probablement que…”
Ces simulations ne sont pas parfaites, loin de là. Mais elles nous permettent de naviguer l’incertitude fondamentale du futur.
Cependant, la qualité du traitement dépend entièrement de la qualité, des biais, et de la complétude des données d’entrée. Notre imagination n’est généralement pas un outil extrêmement fiable pour prédire l’avenir.
Par exemple, une personne atteinte d’anxiété chronique aura tendance à imaginer des scénarios défavorables, provoquant du stress anticipatoire. Ses motifs de prédiction sont biaisés vers les issues négatives. Son imagination devient un instrument de torture plutôt qu’un outil de navigation.
Inversement, une personne trop optimiste imaginera systématiquement les meilleurs scénarios, se préparant mal aux difficultés réelles. L’imagination calibrée — ni trop pessimiste ni trop optimiste — est un art difficile.
Une note sur la créativité
Voir l’imagination depuis cet angle de vue nous offre également une nouvelle perspective sur la créativité.
Nous pourrions croire que l’imagination-prédiction et l’imagination-création sont deux facultés distinctes : anticiper qu’un lion va attaquer, ce n’est pas comme inventer une histoire où un lion parle. Nous sommes tentés de croire que ce sont deux choses différentes.
Mais d’un point de vue évolutif, notre capacité créative est un détournement de notre capacité prédictive : le même mécanisme qui simule “que va-t-il se passer si…” peut simuler “que se passerait-il si…”. La différence n’est pas dans le processus, mais dans les données d’entrée : réelles dans un cas, et fictives dans l’autre.
L’antilope qui fuit un lion endormi fait déjà de la simulation : elle anticipe un futur qui n’est pas encore là. L’humain qui écrit un roman fait la même chose, mais en partant de prémisses inventées.
C’est pourquoi l’objection courante selon laquelle les intelligences artificielles “ne font que prédire le mot suivant” et seraient donc incapables de créativité réelle rate sa cible. Si la créativité humaine est elle-même une prédiction détournée — et elle l’est —, alors il n’y a aucune raison de principe pour qu’un système prédictif suffisamment puissant ne puisse pas être créatif. La prédiction et la création ne sont pas opposées. L’une est le terreau de l’autre, chez nous comme chez les machines.
Les pièges systématiques du traitement
Notre système de reconnaissance de motifs, aussi puissant soit-il, contient des défauts structurels. Ces défauts sont des compromis évolutifs qui ont sculpté notre cerveau pour la survie rapide dans la nature, mais n’ont pas pu le préparer à l’analyse rigoureuse dans un monde moderne complexe.
Ces défauts produisent des erreurs systématiques et prévisibles — ce que les psychologues appellent des “biais cognitifs”. En connaître les principaux, c’est se donner une chance de les contourner.
Le biais de confirmation
Nous cherchons activement les informations qui confirment nos croyances existantes, et ignorons ou minimisons celles qui les contredisent.
Si vous croyez que “les gens sont fondamentalement égoïstes”, vous remarquerez chaque acte égoïste et oublierez les actes généreux. Votre croyance se renforce elle-même, créant une vision biaisée du monde.
Ce biais existe parce qu’il était utile : à l’échelle évolutive, changer d’avis trop facilement pouvait être dangereux. Mieux valait tenir fermement à des croyances éprouvées. Mais dans un monde qui change rapidement, cette rigidité devient handicapante.
Le biais de disponibilité
Nous surestimons la probabilité des événements dont nous nous souvenons facilement, généralement parce qu’ils sont récents, émotionnels, ou spectaculaires.
Après avoir vu un accident d’avion aux informations, vous surestimez le risque de prendre l’avion, alors qu’objectivement la probabilité n’a pas changé. Les médias exploitent systématiquement ce biais : en montrant répétitivement des événements rares et terrifiants, ils créent une perception déformée des risques réels.
L’erreur fondamentale d’attribution
Nous attribuons le comportement d’autrui à sa personnalité profonde plutôt qu’aux circonstances, tout en attribuant notre propre comportement aux circonstances plutôt qu’à notre personnalité.
Ce biais existe parce qu’il simplifie : catégoriser rapidement les gens comme “dangereux” ou “sûrs” permettait une survie rapide. Mais il nous empêche de comprendre les véritables causes du comportement humain — qui sont presque toujours contextuelles.
Ces biais ont été obtenus via un long processus évolutif qui nous a doté de capacités permettant de prendre des décisions rapidement, mais ils révèlent notre deuxième limite structurelle : nos jugements individuels sont systématiquement faillibles de manières prévisibles. Un agent isolé qui suivrait ses intuitions serait régulièrement trompé. Nous avons besoin de mécanismes collectifs de correction - débat, science, institutions - précisément parce que nos cerveaux individuels sont biaisés.
La machine à parier : le Cerveau Bayésien
Pour comprendre comment notre cerveau utilise ces outils (mémoire, intuition, imagination), nous devons le voir comme une machine à prédiction statistique. En neurosciences, les chercheurs parlent de plus en plus du “cerveau Bayésien”.
Le principe est simple : notre cerveau ne voit pas la réalité telle qu’elle est. Il ne reçoit que des signaux électriques ambigus et bruités. Pour leur donner du sens, il fait des paris basés sur une formule mathématique (le théorème de Bayes) :
Dans ce cadre :
- Le Prior () : C’est ce que nous croyons déjà savoir (nos souvenirs, nos expériences passées, nos motifs ancrés, nos biais cognitifs).
- La Vraisemblance () : C’est ce que nos sens nous rapportent en ce moment.
- Le Postérieur () : C’est notre perception finale, la “mise à jour” de notre vision du monde.
L’intuition est alors une prédiction Bayésienne instantanée : notre cerveau a un “prior” tellement fort pour un motif qu’il n’a besoin que d’un fragment de signal pour conclure.
C’est ici que nos biais cognitifs s’expliquent scientifiquement. Un biais n’est rien d’autre qu’un “Prior” trop rigide. Si un individu est convaincu que le monde est dangereux (prior fort), son cerveau interprétera un simple craquement de parquet (signal ambigu) comme une menace certaine. Le prior a écrasé sa perception de la réalité.
C. Échapper aux motifs
Reconnaître nos limites ne signifie pas y être enchaîné. L’ esprit peut observer les automatismes de la bête et les modifier. Mais cette capacité de réflexion elle-même révèle pourquoi nous avons besoin les uns des autres.
Identifier ses propres motifs
La première étape pour changer un motif est de le voir.
Observez-vous : Quand vous sentez-vous en colère ? Quelles situations déclenchent systématiquement cette réaction ? Quel est le motif sous-jacent ?
Peut-être découvrirez-vous que votre colère suit toujours le même schéma : vous vous sentez critiqué → vous interprétez cela comme une attaque contre votre valeur → votre bête réagit par l’agressivité pour défendre votre statut.
Une fois le motif identifié, vous pouvez l’influencer. La prochaine fois que vous vous sentez critiqué, vous pouvez intervenir consciemment : “Attention, je reconnais ce motif. Est-ce vraiment une attaque ? Ou est-ce une information utile que je pourrais utiliser pour m’améliorer ?”
La conscience de nos motifs nous donne une chance de les changer.
Introduire du chaos contre la manipulation
Un autre moyen d’échapper à ceux qui essaient de prédire nos actions est d’introduire du chaos dans nos motifs. Par leur nature, les êtres vivants prennent des décisions en fonction de leurs pulsions, de leurs besoins, de leurs désirs. C’est ce qui les rend prévisibles.
Mais en prenant des décisions basées sur le hasard — après un tirage à pile-ou-face ou en utilisant un dé —, nos comportements deviennent imprévisibles, et plus encore : erratiques. Impossible à modéliser et donc à manipuler.
Les algorithmes de recommandation vous enferment dans une bulle de contenus similaires ? Choisissez aléatoirement de regarder quelque chose de complètement différent. Cassez le motif.
Le chaos volontaire est un outil de liberté.
Évidemment, nous restons dans un monde déterministe, et ce chaos n’apparaît que depuis la perspective d’un agent qui ne voit pas toute la causalité. Le tirage de dé lui-même est déterminé par les lois de la physique. Mais du point de vue de celui qui essaie de vous prédire, vous êtes devenu imprévisible.
Si un jour une créature gagnait le pouvoir de consulter l’intégralité de la chaîne causale telle qu’elle est et sera, alors l’avenir se plierait automatiquement à sa volonté : pouvant voir l’avenir et s’en servir pour influencer le présent, l’avenir ne pourrait qu’être conforme à sa volonté.
Cela nous rappelle que, même sans pouvoir recourir à l’omniscience, plus nous voyons loin dans les chaînes causales, plus nous avons de pouvoir pour les influencer.
Pourquoi nous avons besoin des autres
Le fonctionnement Bayésien de notre cerveau révèle notre limite la plus cruelle : l’auto-enfermement. Si nous ne nous basons que sur nos propres expériences pour mettre à jour nos modèles, nous finissons par voir uniquement ce que nous attendions de voir.
Un agent solitaire est une boucle fermée. Pour éviter que nos “Priors” ne deviennent des délires ou des hallucinations, nous avons besoin de données externes :
- La Science est un mécanisme collectif pour tester nos priors contre une réalité brute et reproductible.
- Le Débat est une confrontation de priors différents pour faire émerger une probabilité plus juste.
- La Société est le grand jeu de données qui nous permet de recalibrer nos boussoles individuelles.
D. Les spirales comportementales
Chaque cause précède toujours son effet, mais dans nos vies, certaines chaînes causales créent des motifs qui s’amplifient eux-mêmes, où chaque effet devient la cause d’un effet encore plus fort dans la même direction.
Ce sont des spirales : chaque tour renforce le suivant.
Les spirales descendantes
Exemple classique : l’anxiété sociale
Vous êtes anxieux en société → vous évitez les interactions sociales → vos compétences sociales ne se développent pas → les rares interactions que vous avez sont maladroites → votre anxiété augmente → vous évitez encore plus → et ainsi de suite.
Chaque maillon de cette chaîne causale crée les conditions du maillon suivant. La spirale s’auto-amplifie.
D’autres exemples :
- Insomnie → fatigue → stress → moins bonne gestion émotionnelle → plus d’insomnie
- Dette → intérêts → moins d’argent → emprunts supplémentaires → plus de dette
- Isolement → dépression → retrait social → plus d’isolement
- Colère → conflit → ressentiment → plus de colère
Ces spirales sont dangereuses car elles créent l’illusion que la situation empire “toute seule”, alors qu’en réalité c’est notre réponse à la situation qui crée la situation suivante.
Les spirales ascendantes
Heureusement, le mécanisme fonctionne aussi en positif :
Exemple : la confiance par l’action
Vous accomplissez une petite tâche difficile → vous gagnez un peu de confiance → vous osez une tâche légèrement plus difficile → vous réussissez → votre confiance augmente → vous relevez un défi plus grand → et ainsi de suite.
D’autres exemples :
- Exercice → énergie → motivation → plus d’exercice
- Apprentissage → compétence → plaisir → plus d’apprentissage
- Connexion sociale → soutien → bien-être → plus de connexion
La clé : les spirales ascendantes démarrent avec de petites actions cohérentes, pas avec de grands changements.
Vous ne pouvez pas atteindre directement la confiance maximale, mais vous pouvez accomplir une petite chose aujourd’hui, qui crée un petit changement dans votre état, qui facilite légèrement la prochaine petite chose demain.
Briser les spirales descendantes
Comment sortir d’une spirale négative ?
1. Identifier le motif : Reconnaître qu’on est dans une spirale est déjà la moitié de la solution. Notez : “À chaque fois que X arrive, je fais Y, ce qui cause Z, ce qui renforce X.” Voir le motif explicitement vous donne du pouvoir sur lui.
2. Casser un maillon : Vous n’avez pas besoin de tout changer d’un coup. Cassez un seul maillon de la chaîne. Si vous êtes dans la spirale anxiété-évitement-anxiété, forcez-vous à faire une interaction sociale même si vous êtes anxieux. Ce seul changement affaiblit toute la spirale.
3. Commencer minuscule : N’essayez pas de passer de 0 à 100. De minuscules interruptions suffisent. Vous ne dormez pas ? Au lieu de “je vais complètement changer mon hygiène de sommeil”, commencez par “je vais éteindre mon téléphone 30 minutes avant de me coucher”. Un micro-changement qui casse le motif.
4. Accepter la lenteur : Les spirales se sont construites sur des semaines, des mois, parfois des années. Elles ne se défont pas en un jour. Chaque petit pas inverse légèrement la direction — c’est tout ce qui est nécessaire. La patience s’applique ici aussi.
Créer des spirales ascendantes
Plutôt que d’attendre passivement que les choses s’améliorent, créez délibérément les conditions d’une spirale positive.
Identifiez un domaine où un petit succès pourrait créer les conditions d’un succès plus grand. Accomplissez ce premier petit succès. Puis observez comment il facilite naturellement le suivant. Surfez sur cette facilitation.
C’est l’essence de la navigation sage : reconnaître quelles chaînes causales s’amplifient d’elles-mêmes, éviter celles qui descendent, cultiver celles qui montent.
Les spirales ne sont pas des boucles temporelles. Mais ce sont des motifs causaux qui créent leur propre momentum, vers le haut ou vers le bas. Notre travail est de choisir consciemment dans quelle direction nous voulons construire notre momentum.
E. Les trois vertus du navigateur
En attendant d’accéder à une vision complète de la toile causale — ce qui est impossible pour les raisons structurelles que nous avons vues —, naviguer efficacement demande trois qualités essentielles : l’intuition, l’espérance, la patience.
Ces trois vertus forment ensemble ce que nous pourrions appeler la sagesse pratique — l’art de vivre efficacement dans la toile causale.
L’intuition : lire la toile directement
L’intuition est notre moyen le plus direct de comprendre la causalité à chaque instant. C’est la capacité de voir les motifs causaux sans avoir besoin de les analyser consciemment, de sentir immédiatement qu’une situation va mal tourner ou au contraire qu’une opportunité se présente.
Une intuition développée permet de repérer de nombreux motifs et d’en déduire à la fois le passé inconnu et le futur à venir.
Comment se développe l’intuition ?
L’intuition se construit par accumulation d’expérience - il n’y a pas de raccourci. Un débutant en échecs doit tout calculer ; un maître voit immédiatement. Cette asymétrie révèle une limite fondamentale de l’agent solitaire : on ne peut développer une intuition fiable que dans les domaines où on a accumulé de l’expérience directe.
D’où un problème : comment naviguer des situations véritablement nouvelles où personne n’a d’expérience ? Un individu isolé ne peut que tâtonner, mais une culture peut transmettre les intuitions condensées de générations précédentes - ce que nous appelons la “sagesse traditionnelle”. Un agent solitaire doit apprendre par essai-erreur ; un agent inséré dans une tradition hérite d’intuitions pré-développées.
De même, distinguer une intuition authentique d’un simple désir déguisé est difficile pour un agent isolé dont les biais confirment ses préférences, mais un groupe peut corriger les intuitions individuelles par confrontation. Le philosophe pense avoir une intuition profonde ; ses pairs la testent et révèlent peut-être qu’elle n’est que wishful thinking sophistiqué.
L’intuition, même développée, reste faillible face à des situations contre-intuitives ou véritablement nouvelles. C’est là qu’émerge le besoin de méthodes collectives : science expérimentale, traditions de sagesse, délibération collective.
Les limites de l’intuition
L’intuition est puissante mais imparfaite. Elle fonctionne par reconnaissance de motifs, donc elle échoue dans des situations véritablement nouvelles ou face à des motifs contre-intuitifs.
Un statisticien débutant aura des intuitions probabilistes souvent fausses parce qu’elles contredisent nos intuitions naturelles. Notre cerveau n’a pas évolué pour comprendre intuitivement les probabilités complexes.
De même, dans des domaines très techniques — physique quantique, économie complexe, systèmes dynamiques non-linéaires — l’intuition doit être complétée, vérifiée, parfois contredite par le calcul rigoureux.
L’intuition doit être complétée par la raison, pas remplacée par elle.
L’espérance : le carburant de l’action
On ne peut pas marcher correctement vers le futur sans avoir l’intime conviction qu’il réserve quelque chose de bon. Un pessimisme absolu conduit à l’inaction, et le désespoir à la mort.
L’espérance n’est pas une naïveté — c’est une nécessité fonctionnelle. C’est ce qui nous permet de continuer à agir même face à l’incertitude.
Pourquoi l’espérance est nécessaire
Sans espérance, le traitement de l’information s’arrête. Pourquoi calculer des solutions si aucune ne peut fonctionner ? Pourquoi explorer des possibilités si toutes mènent à l’échec ? L’espérance est le présupposé nécessaire à toute action.
Considérez deux individus face à une situation difficile — disons, une maladie grave ou une crise financière :
Le désespéré voit l’impossibilité. Son cerveau cesse de chercher des solutions parce qu’il a déjà conclu qu’il n’y en a pas. Il devient passif, attend que les choses empirent, et effectivement elles empirent. Sa prophétie s’auto-réalise. Le désespoir crée les conditions de sa propre validation.
Celui qui espère continue de traiter l’information. Son cerveau cherche activement des motifs de solution, teste des possibilités, ajuste ses stratégies. Même face à des probabilités défavorables, il agit — et parfois, l’action elle-même change les probabilités.
Avoir foi en l’avenir, c’est se donner les moyens de le façonner.
C’est un paradoxe apparent mais profond : dans un univers déterministe, croire que nous pouvons influencer l’avenir fait partie de la chaîne causale qui effectivement influence l’avenir. Notre espérance est une cause qui produit des effets réels.
L’espérance rationnelle
L’espérance n’est pas l’optimisme aveugle. Ce n’est pas croire que tout ira bien magiquement. C’est croire qu’il existe des chaînes causales qui mènent vers des résultats désirables, et que nos actions peuvent influencer quelle chaîne se réalise.
L’espérance rationnelle dit : “Je ne sais pas si je vais réussir, mais je sais que ne rien tenter garantit l’échec. Donc j’agis.”
C’est l’espérance du jardinier qui plante des graines sans savoir si la pluie viendra, mais sachant que ne rien planter garantit qu’il n’y aura pas de récolte.
C’est l’espérance du scientifique qui teste une hypothèse sachant qu’elle a 99% de chances d’être fausse, mais sachant qu’abandonner la recherche garantit qu’on ne trouvera jamais.
C’est l’espérance du militant qui se bat pour une cause apparemment perdue, sachant que tous les grands changements historiques semblaient impossibles jusqu’au moment où ils se sont produits.
La dichotomie du contrôle
Les stoïciens de l’Antiquité avaient déjà compris cette distinction cruciale.
“Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. Dépendent de nous : jugement de valeur, impulsion à agir, désir, aversion, en un mot, tout ce qui a affaire à nous. Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures, en un mot, tout ce qui n’est pas notre affaire à nous.”
— Manuel d’Épictète
Ce qui dépend de nous : nos jugements, nos désirs, nos aversions, nos actions — bref, tout ce qui relève de notre volonté interne.
Ce qui ne dépend pas de nous : notre corps (qui vieillit et tombe malade), notre réputation (que les autres décident), les résultats de nos actions (influencés par mille facteurs hors de contrôle), les événements extérieurs.
La sagesse stoïcienne consiste à concentrer toute son énergie sur la première catégorie et accepter sereinement la seconde.
Vous ne contrôlez pas si vous obtiendrez le poste, mais vous contrôlez la qualité de votre préparation à l’entretien. Vous ne contrôlez pas si votre livre sera un succès, mais vous contrôlez le soin que vous y mettez. Vous ne contrôlez pas si cette personne vous aimera, mais vous contrôlez votre authenticité et votre bienveillance envers elle.
L’espérance rationnelle se concentre sur ce qui dépend de nous. Nous devons placer notre investissement émotionnel au bon endroit, c’est-à-dire dans le processus que nous contrôlons, pas dans l’issue qui nous échappe en grande partie.
Angoisser sur ce qu’on ne contrôle pas est une dépense d’énergie inutile. Agir sur ce qu’on contrôle est la seule chose rationnelle.
Le jardinier stoïcien plante ses graines avec soin, les arrose fidèlement, et accepte sereinement que la pluie ou la sécheresse — qu’il ne contrôle pas — influenceront la récolte. Son espérance porte sur la qualité de son jardinage, pas sur la garantie de la récolte.
L’espérance rationnelle n’exige pas la certitude du succès. Elle exige seulement la possibilité du succès et l’absence d’alternative acceptable.
L’espérance rationnelle n’est pas innée - elle doit être cultivée, souvent contre nos tendances naturelles au désespoir ou à l’optimisme naïf. Mais un agent isolé peine à maintenir cette espérance face à l’adversité. C’est ici que les structures collectives deviennent cruciales : les récits héroïques, les traditions de résilience, les communautés de soutien. Nous avons besoin que d’autres maintiennent l’espérance quand nous flanchons. C’est l’une des fonctions essentielles de ce que nous appellerons, au chapitre suivant, la foi collective.
La patience : respecter le temps de la causalité
Rien ne vient immédiatement dans la toile. Chaque effet prend du temps avant de devenir une cause. Le changement se fait petit à petit, phénomène après phénomène, événement par événement.
La patience n’est pas l’inaction déguisée. C’est la compréhension que la causalité a son propre rythme.
Le temps des graines
Utilisons une métaphore que nous avons déjà effleurée : celle du jardin.
Il est difficile de savoir quand un jardin poussera à partir d’une seule graine. Nombreux sont les impatients qui ont abandonné trop vite leurs espoirs, arrachant leurs graines pour vérifier si elles germaient — et les tuant ainsi.
Un jardin demande du temps ET des soins. Planter et attendre passivement ne suffit pas. Il faut arroser, désherber, protéger des parasites. Mais tout en agissant, il faut accepter qu’on ne peut pas accélérer la germination par la seule force de volonté. Vous ne pouvez pas tirer sur une plante pour la faire pousser plus vite.
Les causes que nous plantons aujourd’hui produiront leurs effets demain, après-demain, dans dix ans. Certaines graines germent vite — une conversation difficile produit immédiatement un soulagement. D’autres lentement — des années d’études avant de pouvoir exercer un métier. D’autres encore restent dormantes pendant très longtemps avant de germer soudainement.
Comprendre ces délais causaux est essentiel pour ne pas désespérer prématurément.
Pourquoi la patience est structurellement difficile
L’agent solitaire face à un projet long fait face à un dilemme épistémique insoluble : comment savoir si on attend assez longtemps ou si on abandonne trop vite ?
Un individu isolé n’a que ses propres doutes pour boussole. Après trois mois d’efforts sans résultats visibles, doit-il persévérer ou pivoter ? Impossible de savoir - les graines peuvent germer demain ou jamais.
Cela produit deux erreurs typiques :
L’abandon prématuré - arrêter juste avant la percée, par incapacité à tolérer l’incertitude plus longtemps.
L’acharnement stérile - continuer indéfiniment une voie manifestement vouée à l’échec, par incapacité à accepter l’échec.
Un agent parfait avec vision complète de la causalité saurait exactement quand persévérer et quand pivoter. Mais nous ne voyons pas les graines germer sous terre.
C’est ici qu’une communauté devient structurellement nécessaire. Elle peut cristalliser la sagesse collective sur les délais causaux typiques : “une carrière se construit en dix ans”, “une forêt pousse en cent ans”, “une révolution scientifique prend une génération”.
Ces coordinations temporelles partagées - des mythes du temps long - permettent aux individus de calibrer leur patience sans avoir à redécouvrir seuls ces échelles. L’agent solitaire doit estimer ; l’agent inséré dans une tradition hérite d’estimations pré-calibrées.
Mais même ces coordinations collectives restent approximatives et peuvent devenir des dogmes (“il faut toujours 10 000 heures”). La patience absolue reste structurellement impossible - nous devons parier sans certitude.
Cultiver la patience
La patience est peut-être la vertu la plus difficile pour un agent isolé dans l’incertitude. Comment savoir si nous attendons assez longtemps ou abandonnons trop vite ? Un agent solitaire n’a que ses propres doutes pour boussole. Mais une communauté peut cristalliser la sagesse collective sur les délais causaux : “une carrière se construit en dix ans”, “une forêt pousse en cent ans”. Ces coordinations temporelles partagées - ce que nous pourrions appeler des mythes du temps long - permettent aux individus de maintenir leur patience face à l’invisibilité des résultats.
L’attente est souvent plus longue que prévue. Les graines germent en leur temps, pas au nôtre. Les chaînes causales que nous avons lancées produiront leurs effets selon leur propre logique temporelle.
En revanche, c’est quand nous arrêtons — par impatience, par découragement, par lassitude — que nous garantissons l’échec. Les graines qui germaient sous terre meurent quand nous cessons de les arroser.
Pensez aux moments où vous avez abandonné quelque chose juste avant que cela ne marche. Combien de jardins auraient fleuri si vous aviez continué à les arroser une semaine de plus ?
Tout vient à point pour qui sait attendre tout en continuant à agir.
Nous avons vu comment l’agentivité humaine émerge : par reconnaissance de motifs, par intuition, espérance et patience. Mais nous avons aussi vu nos limites structurelles :
- Nos souvenirs sont malléables
- Nos jugements sont biaisés
- Notre vision de la causalité est partielle
- Notre espérance est fragile
- Notre patience est limitée
Ces limites ne sont pas des défauts à corriger individuellement. Elles révèlent quelque chose de profond sur notre condition : nous sommes des agents faillibles qui ont structurellement besoin les uns des autres.
Pas seulement pour la division du travail ou la sécurité physique, mais pour la cognition elle-même, pour maintenir l’espérance, pour corriger nos biais, pour stabiliser nos mémoires divergentes, pour coordonner nos temporalités.
C’est pourquoi les sociétés humaines n’ont jamais existé sans structures collectives de sens - sans mythes, sans récits, sans foi partagée. Ces structures ne sont pas des ornements culturels ajoutés à notre nature biologique. Elles sont les conditions de possibilité de notre agentivité pleine.
Un agent parfait n’aurait besoin de rien croire. Mais nous ne sommes pas parfaits. Et c’est précisément notre faillibilité qui rend la foi nécessaire - non pas la foi mystique en des entités surnaturelles, mais la foi pratique en des principes partagés qui nous permettent de naviguer ensemble l’incertitude de la toile causale.
C’est cette foi - sa nature, sa nécessité, ses dangers - que nous devons maintenant explorer.