Chapitre 4
L'importance de la foi
"Les Hommes ont besoin d'imaginaire pour être humains. À la conjonction de l'ange déchu et du singe debout."
Nous avons appris à naviguer la toile causale. Nous comprenons les outils de notre cerveau et leurs limites.
Mais une question demeure : vers quoi naviguer ? Sur quels principes fonder nos choix ?
Certains diront : “La morale n’est qu’une construction sociale arbitraire. La Justice n’existe pas dans la nature. L’Héroïsme n’est qu’un mythe.”
Ils ont raison et tort : ces concepts ne sont pas fondamentaux. Ils n’existent pas au niveau des particules. En revanche, cela ne les rend pas arbitraires ou négligeables. Ce sont des propriétés émergentes de notre échelle d’existence, aussi réelles que la température et aussi nécessaires que la conscience.
Ce chapitre explore pourquoi nous devons croire en ces fictions, comment elles structurent notre vie sociale, et pourquoi les rejeter comme “arbitraires” est une erreur de catégorie philosophique.
La foi n’est pas l’apanage des religions. C’est une nécessité humaine fondamentale. Explorons pourquoi.
A. Pourquoi il faut croire à quelque chose
La foi est nécessaire à l’humanité. Bien que souvent associée à la foi religieuse et parfois conspuée comme telle, il est nécessaire de croire en quelque chose pour le voir advenir.
Peut-on avancer vers le futur sans avoir foi en ce qu’il nous réserve de meilleur ? Peut-on entreprendre convenablement quoi que ce soit sans avoir foi en notre capacité à réussir ? Peut-on vivre en société sans faire confiance aux autres, et donc placer sa foi en autrui ?
Ce en quoi nous croyons définit la façon dont nous avançons : tout comme celui qui croit sincèrement en une religion s’évertuera à vivre selon ses enseignements, celui qui croit en la justice essaiera de créer un monde plus juste via ses actions, celui qui croit à la clémence sera celui qui en fera le plus preuve, et celui qui croit en la démocratie ne souhaitera pas gouverner seul.
Tous ces concepts ne sont pas réels dans le sens où ils ne sont pas matériels. Certains les décriraient même comme inatteignables, comme des idéaux impossibles. Et pourtant ils sont tout aussi nécessaires pour l’Homme que le sol sous ses pieds ou l’air qu’il respire.
La foi en la société
La société étant un modèle au sein duquel chaque individu dépend des autres, il est nécessaire de croire en la société pour être capable de vivre en société.
En société, nous vivons entre des murs que nous n’avons pas érigés, mangeant de la nourriture que nous n’avons pas cultivée, appréciant des œuvres que nous n’avons pas créées. De la même façon, le maçon, l’agriculteur, et l’artiste vivent eux-mêmes de ces biens et services qu’ils ont vendus aux autres.
Cela nous semble évident car il s’agit de notre quotidien, mais il faut garder en tête que croire en la société ne va pas naturellement de soi, même quand on est né dedans. Nous devons croire qu’un tel mode de vie est souhaitable.
C’est un acte de foi quotidien que de participer à ce réseau d’échanges et d’interdépendances. Chaque matin, quand nous allons travailler, nous faisons le pari que les autres honoreront leurs engagements envers nous. Quand nous payons pour un service, nous avons foi qu’il sera rendu. Quand nous obéissons aux lois, nous avons foi que les autres feront de même.
Celui qui ne croit pas qu’il soit souhaitable de vivre au dépend des autres et de voir les autres dépendre de soi ferait mieux de vivre en autarcie. Il n’en sera que plus satisfait et ne gênera pas ceux qui croient en la société et la composent.
Sans cette foi collective en la société, la société elle-même s’effondre.
Le doute nécessaire
En revanche, la foi ne doit pas être absolue, et l’Homme doit rester capable d’en douter. Ne jamais douter de sa foi revient à la trahir, car c’est par le doute et le questionnement que nous affinons notre esprit, et notre foi.
Douter de la notion de justice nous permet de mieux la définir et ainsi de mieux comprendre ce que nous entendons par justice, et donc de mieux entrevoir l’avenir que nous jugeons souhaitable.
La foi aveugle est dangereuse — elle mène au fanatisme, à l’incapacité de corriger ses erreurs, à la stagnation intellectuelle. Mais le cynisme complet est tout aussi destructeur — il mène à l’inaction, au nihilisme, à l’effondrement de toute motivation.
La foi mature est une foi questionnée, examinée, choisie consciemment. C’est une foi qui nous permet de croire en quelque chose tout en restant ouvert à la possibilité de changer de position si de meilleurs principes sont trouvés.
B. Les mythes et les archétypes
Présentes de manière intuitive chez tous les Hommes, ces croyances viennent naturellement se personnifier dans les mythes et récits qui ont façonné les cultures à travers le monde et les époques.
L’Histoire, les mythes, les récits, et l’art nous font parvenir des valeurs morales et des idées sur le monde venant refaçonner notre imaginaire collectif.
Les fictions nécessaires
La Justice n’existe pas fondamentalement : il n’y a pas un seul atome de Justice dans l’univers, ni de particule élémentaire qui encode la notion d’équité, ni de loi physique qui prescrit le Bien et condamne le Mal. La Justice est une fiction.
Et pourtant, la Justice est réelle : nous la ressentons viscéralement quand elle est violée. Nous organisons nos sociétés autour d’elle. Nous mourons parfois pour elle. Comment une fiction peut-elle être réelle ?
Rappelons-nous l’émergence : dans le premier chapitre, nous avons vu que la température n’existe pas au niveau des atomes individuels. C’est une propriété qui émerge du comportement collectif de milliards de particules. À l’échelle fondamentale, le concept de température n’a pas de sens, mais à l’échelle macroscopique où nous existons, il est parfaitement réel. Vous pouvez mesurer la température, la sentir sur votre peau, mourir de froid ou de chaleur. En un sens, la température est une fiction collée sur l’agitation des particules.
De même, nous avons vu dans le chapitre 2 que la conscience, au sens où nous l’entendons, n’existe pas au niveau des neurones individuels. Un neurone ne “pense” pas, n’a pas d’expérience subjective. Mais des milliards de neurones organisés d’une certaine manière font émerger la conscience. À l’échelle neuronale, la notion de conscience n’a pas de sens, mais à notre échelle d’existence, elle est la réalité la plus immédiate que nous connaissons.
Les constructions sociales fonctionnent exactement de la même manière : la Justice, l’Héroïsme, la Morale, la Démocratie ; toutes ces notions sont des propriétés émergentes de l’échelle sociale humaine. Elles n’existent pas au niveau fondamental de la physique, mais elles émergent nécessairement quand des êtres conscients vivent ensemble et doivent coordonner leurs actions.
Ce sont des inventions sociales, des fictions que nous avons créées. Non pas des fictions arbitraires — pas plus que la température n’est arbitraire : elle émerge mathématiquement du comportement des particules —, mais des constructions mentales qui émergent nécessairement des conditions de la coexistence.
Voici la différence cruciale avec les propriétés physiques émergentes : les fictions sociales nécessitent la foi pour devenir réelles.
La température existe que nous y croyons ou non, mais la Justice n’existe que si nous y croyons et agissons comme si elle existait. L’Héroïsme n’est réel que si les gens croient que les héros existent et aspirent à le devenir. La Démocratie ne fonctionne que si les citoyens croient en sa valeur et participent.
Ces fictions ont besoin de notre foi pour être instanciées dans la réalité.
Prenons l’espoir, un concept central que nous avons exploré dans le chapitre précédent. L’espoir est une fiction : il n’y a pas de particule d’espoir, pas de substrat matériel que vous pourriez isoler en laboratoire. Et pourtant, l’espoir modifie drastiquement la matière qui constitue votre cerveau. Quand vous espérez, certains neurones s’activent, certains neurotransmetteurs sont libérés, et certaines décisions deviennent possibles.
L’espoir, bien que fictionnel, a des effets matériels réels : il change nos actions, et nos actions changent le monde. La fiction se propage dans la toile causale et produit des conséquences tangibles et éternelles.
La Justice est une fiction, dans le sens où il s’agit d’une construction issue de l’imaginaire humain, mais elle est réelle car causalement efficace, structurante, et nécessaire à la vie en société.
Les fictions ne sont pas nécessaires à la survie : la nourriture, l’abri, l’eau. Vous pouvez vivre seul sans rien d’autre, comme Robinson Crusoé sur son île.
Mais les fictions sont nécessaires à la vie sociale : la Justice, la Morale, l’Héroïsme, l’Espoir. Dès qu’arrive Vendredi — dès qu’il faut coexister — ces fictions deviennent indispensables.
Explorons maintenant quelles sont ces fictions nécessaires à la vie humaine, comment elles se manifestent dans nos mythes et nos archétypes, et pourquoi il est crucial d’y croire — non pas aveuglément, mais avec compréhension de leur nature émergente et de leur rôle fonctionnel.
Les mythes fondateurs
L’importance de cet imaginaire collectif est tel que la plupart des cultures unifiées le sont devenues grâce à un mythe particulièrement marquant et représentatif qui est venu s’y greffer en tant que fondation :
Que serait la philosophie occidentale sans le procès de Socrate, qui a fait de sa propre condamnation à mort une leçon pour les amoureux de la sagesse ? Socrate, buvant la ciguë plutôt que de renoncer à la vérité, incarne l’idée que certaines choses valent plus que la vie elle-même.
Que serait le Christianisme sans Jésus Christ, qui a donné sa vie pour enseigner la charité et qui est mort pour absoudre tous les Hommes ? L’image du Christ crucifié porte en elle l’idée du sacrifice volontaire pour le bien d’autrui, de l’amour qui transcende même la mort.
Que serait l’Occident contemporain sans la victoire des Alliés, qui, dans un sursaut vital, ont renversé la situation à leur avantage et ont écrasé le totalitarisme pour faire revenir la liberté et le droit ? Ce mythe moderne incarne l’idée que le bien peut triompher du mal, même quand tout semble perdu.
Ces récits ne sont pas “juste des histoires”. En réalité, la véracité historique de ces récits importe peu. Socrate a-t-il vraiment été condamné pour la pratique de la philosophie ? Jésus est-il réellement mort pour absoudre tous les hommes ? Les Alliés étaient-ils exempts de tout reproche dans leur façon de faire la guerre ?
Ces récits sont avant tout des structures mentales qui organisent notre compréhension du monde et guident nos actions en transmettant des valeurs : la recherche de la Sagesse, la pratique de la Charité, la lutte pour la Liberté.
Les archétypes universels
Différentes figures archétypales sont partagées par la majeure partie des civilisations, même lorsque celles-ci n’ont jamais été en contact avec les autres. Carl Jung les appelait des archétypes : des motifs psychologiques universels qui émergent de l’inconscient collectif de l’humanité.
Contrairement à l’idée que l’on peut se faire de la pensée de Jung, cet “inconscient collectif” n’est pas une mémoire commune à laquelle on accéderait par télépathie, mais un ensemble d’associations d’idées présentes de manière innée dans notre cerveau.
Le démiurge vient donner vie à la notion de cause première, donnant naissance à un monde ordonné au milieu du chaos et du néant. Dans la Genèse, c’est Dieu créant le monde. Dans les mythes grecs, c’est le Chaos primordial se séparant en Ciel et Terre.
Le roi des dieux incarne le pouvoir absolu et tyrannique qui dicte la loi. Zeus, Jupiter, Odin ; tous règnent par la force et par le droit du plus puissant. Ils représentent l’autorité, pour le meilleur et pour le pire.
Le Père — associé au Soleil, source de toute vie — venant de sa lumière féconder la Mère — la Terre fertile — pour donner naissance à la Nature. Ce couple primordial se retrouve partout : le Ciel qui féconde la Terre par la pluie, le Yang et le Yin, le principe actif et le principe réceptif.
Les dieux de la nature, incarnant les forces naturelles — la mer, la forêt, la tempête, la récolte — dont les caprices et la bonté viennent tantôt tourmenter et tantôt aider les Hommes, incarnent l’ambivalence de la Nature, à la fois généreuse et destructrice. Cet archétype peut être trouvé dans le panthéon grec, où les dieux de la nature doivent être craints, et chez les kamis du shintoïsme, qui doivent être honorés.
Le monstre personnifie le Mal, défini comme tout ce que la société a dû refouler pour s’épanouir. Il sème le chaos et la destruction là où l’ordre a été établi. Le dragon qui garde son trésor, le serpent du jardin d’Éden, les géants du Ragnarök ; tous représentent les forces de dissolution qui menacent l’ordre civilisé.
Et naturellement s’opposant au monstre, vient l’archétype le plus important de tous : celui du héros.
L’archétype du héros
Faisant ce qui leur semble juste en toute circonstance, les héros des mythes et de l’Histoire, dont la volonté inébranlable est née d’une conviction sincère, incarnent les concepts mêmes de Justice et d’Altruisme.
Le héros est l’exemple à suivre de l’individu brave qui agit pour le bien commun de manière désintéressée. Mais son rôle ne se limite pas à ça : si sa figure se retrouve dans toutes les cultures de manière universelle, c’est également parce qu’il est le vecteur de l’espoir.
Bien qu’il ne puisse pas tout faire seul, il inspire suffisamment d’espoir chez les autres pour qu’ils puissent l’aider dans sa lutte. Le héros n’est pas seulement une figure guerrière, mais également un modèle dont la bonté, le courage et la détermination inspirent et galvanisent les autres.
Bien avant de pouvoir rétablir l’ordre, le héros ramène en premier lieu l’espoir dans un monde chaotique.
Le héros véritable se définit par trois éléments indissociables :
L’agentivité personnelle : Le héros choisit consciemment son action. Il n’est pas simplement emporté par les circonstances ou obéissant aux ordres. Même face à la pression sociale, à l’autorité, à la peur, il conserve sa capacité de décision. C’est cette agentivité qui distingue le héros du simple “brave” qui fait courageusement ce qu’on lui ordonne.
Le choix moral difficile : L’héroïsme implique un véritable dilemme. Le héros sacrifie quelque chose de précieux — son confort, sa sécurité, parfois sa vie — pour quelque chose qu’il juge plus important. Sans sacrifice, sans difficulté réelle, il n’y a pas d’héroïsme. Le patron qui fait un don charitable sans se priver n’est pas un héros ; celui qui donne son dernier repas à un affamé l’est.
Le dépassement de soi : Nietzsche l’avait compris : l’héroïsme est l’expression d’une volonté fondamentalement humaine de transcender sa condition ordinaire. Le héros ne se contente pas de faire ce qu’on attend de lui — il dépasse ses propres limites, ses peurs, ses instincts de survie ou de confort.
Cette triple structure se retrouve dans toutes les figures héroïques authentiques à travers l’histoire : les saints chrétiens qui choisissent le martyre plutôt que de renier leur foi, Socrate qui boit la ciguë plutôt que de fuir ou de renoncer à sa quête de vérité, les résistants qui cachent des persécutés au péril de leur vie.
Ce qui unit ces figures disparates n’est pas la nature de leur combat, mais la structure de leur acte : l’agentivité morale, le sacrifice réel, et le dépassement de soi.
Pensez à la structure classique du récit héroïque :
- Le monde est menacé, le désespoir règne
- Un héros se lève (souvent un personnage ordinaire)
- Par son courage, il inspire les autres
- Ensemble, ils affrontent le mal
- L’ordre est restauré
Cette structure se répète à travers toutes les cultures parce qu’elle encode une vérité psychologique profonde : c’est quand l’ordre du monde semble en péril que nous avons le plus besoin de héros.
Étant aussi nécessaire que l’eau et la nourriture pour l’individu avançant vers le futur, l’espoir est pour lui le moteur de toute action. En ramenant l’espoir, le héros donne ainsi un nouvel élan vital au monde, comme s’il ravivait un brasier mourant.
De plus, le héros véritable ne se contente pas de détruire le monstre : il est celui qui ose l’affronter parce qu’il comprend sa nature profonde. Si le monstre est la personnification de tout ce que la société a dû refouler pour s’épanouir (nos pulsions, nos peurs, notre part d’ombre), alors le héros est le seul individu capable de supporter ce regard.
Là où le citoyen ordinaire détourne les yeux pour préserver son confort, le héros s’aventure dans l’obscurité. Son combat n’est pas une simple éradication du Mal, mais un acte de lucidité héroïque : il reconnaît que le chaos qu’il combat à l’extérieur possède des racines à l’intérieur de chaque homme. En triomphant du monstre, il ne fait pas que sécuriser la cité, il libère aussi la vérité que le monstre gardait captive.
Le Mal cherche la dissolution et le silence. En lui opposant une volonté consciente — l’agentivité morale — le héros redonne un nom et une forme à ce qui était devenu informe et terrifiant.
En acceptant de porter le poids de cette confrontation, il permet à la société de ne plus vivre dans la peur de ses propres démons. C’est cette capacité à transformer une force de destruction (le monstre) en une force de renouveau (l’espoir) qui constitue l’acte héroïque suprême.
Devenir un héros
Contrairement à une interprétation commune de la figure du héros, il ne s’agit pas d’un messie à attendre. La condition première pour qu’apparaisse un héros, c’est son courage.
Chaque individu qui est prêt à agir quoi qu’il en coûte pour ce qui est bon peut devenir un héros.
Tout comme pour la justice et la démocratie, il n’existe pas un seul atome de héros. Fouillez la vie des personnages historiques auxquels on accorde ce qualificatif, et vous trouverez qu’il ne s’agissait que d’Hommes, et même parfois moins que des Hommes.
Cela n’a pas d’importance, car tout comme pour la justice et la démocratie, la figure du héros est une idée en laquelle il faut avoir foi, pour la simple et bonne raison que le seul prérequis nécessaire pour devenir un héros, c’est de croire qu’ils existent.
Si vous croyez que les héros existent, alors vous acceptez l’idée qu’un individu ordinaire peut faire la différence. Et si vous acceptez cette idée, alors vous pourriez être cet individu.
Mais attention : tous ceux qui se croient héros ne le sont pas. L’Histoire regorge de gens courageux qui ont servi des causes monstrueuses avec sincérité. Le fanatique convaincu d’accomplir une mission sacrée, le révolutionnaire prêt à sacrifier des millions pour son utopie, le conquérant persuadé d’apporter la civilisation par le fer et le sang ; tous font preuve de courage, mais aucun d’entre eux n’est un héros.
Le véritable héros ne se définit pas uniquement par son courage, mais par l’alignement de ce courage avec les principes de coexistence. Il défend la dignité humaine, la liberté, et la justice ; pas n’importe quel idéal autoproclamé comme noble.
Le courage sans boussole morale est dangereux : c’est une force qui peut servir le bien comme le mal. Le courage au service de la tyrannie n’est pas de l’héroïsme, seulement du fanatisme.
C’est pour cette raison qu’il nous faut une morale rationnelle : pour distinguer le héros du fanatique, le courage vertueux du courage vicieux. Sans boussole morale universelle, n’importe qui peut se proclamer héros en défendant n’importe quelle cause.
Le héros n’est pas celui qui échappe au déterminisme, mais celui qui, conscient de naviguer dans la toile causale, choisit délibérément d’agir pour le bien commun ; le bien commun tel que défini par les principes universels de coexistence, pas par son caprice personnel ou son idéologie.
L’héroïsme accessible à tous
Si l’héroïsme se définit par l’agentivité, le choix moral et le dépassement, alors une conclusion s’impose : l’héroïsme est accessible à tous.
Aucun de ces trois éléments ne dépend de circonstances exceptionnelles. Ils ne requièrent pas d’être confronté à un dragon, à une guerre, ou à une catastrophe. Ils peuvent se manifester dans les moments ordinaires de la vie quotidienne.
L’ouvrier qui partage son maigre salaire avec un collègue licencié fait un choix moral difficile (donner alors qu’on a peu), exerce son agentivité personnelle (personne ne l’y oblige), et dépasse son intérêt immédiat (il se prive pour autrui). C’est de l’héroïsme.
La mère de famille qui garde gratuitement les enfants d’une voisine en détresse sacrifie son temps et son énergie (choix difficile), le fait volontairement (agentivité), et dépasse sa fatigue et ses propres préoccupations (dépassement). C’est de l’héroïsme.
Le témoin qui intervient pour arrêter une injustice — une agression dans la rue, du harcèlement au travail, une discrimination — prend un risque personnel (choix difficile), agit consciemment malgré la pression sociale (agentivité), et surmonte sa peur des conséquences (dépassement). C’est de l’héroïsme.
Brassens l’avait compris dans sa chanson L’Auvergnat : contre la “banalité du mal” identifiée par Hannah Arendt — ces fonctionnaires ordinaires accomplissant des horreurs —, existe aussi une “banalité du bien”. Des milliers d’actes héroïques ordinaires, silencieux, qui ne seront jamais célébrés mais qui tissent le tissu moral de la société par la charité.
Le problème : notre culture valorise démesurément le spectaculaire au détriment de l’ordinaire.
Appliqué à l’héroïsme, cela produit une distorsion : celui qui théorise la justice sociale dans un colloque universitaire sera célébré comme visionnaire, mais celui qui la pratique concrètement dans son quartier restera anonyme.
Cette asymétrie n’est pas qu’esthétique, elle est dangereuse. Elle suggère que l’héroïsme est réservé aux élites, aux exceptionnels, à ceux qui maîtrisent les codes culturels dominants. Elle décourage les actes héroïques ordinaires en les rendant invisibles.
Pourtant, ce sont ces actes de charité ordinaires qui forment la vraie force morale d’une société. Pas les grands discours, ni les poses spectaculaires, mais les choix quotidiens de personnes ordinaires qui choisissent le bien même quand personne ne regarde.
Le véritable héroïsme n’attend pas les grandes occasions. Il se manifeste dans les petits choix moraux difficiles qui se présentent à nous chaque jour. Et c’est peut-être pour cela que Nietzsche avait raison : l’aspiration héroïque est ancrée dans la nature humaine elle-même, cette volonté de transcender notre condition ordinaire. Pas seulement dans les grandes crises, mais dans chaque moment où nous choisissons d’être meilleurs que ce que les circonstances exigent.
La contagion de l’héroïsme
Mais il y a une bonne nouvelle : l’héroïsme est contagieux.
Quand quelqu’un accomplit un acte héroïque, même modeste, il ne produit pas qu’un effet immédiat. Il crée une cascade causale dans la toile :
Il rend l’héroïsme imaginable pour d’autres. Avant de voir quelqu’un agir, nous doutons souvent de notre capacité à faire de même. Puis nous voyons notre voisin, notre collègue, quelqu’un d’aussi ordinaire que nous, faire précisément ce que nous pensions impossible. Soudain, cela devient imaginable pour nous aussi.
Il abaisse le seuil psychologique de l’action. Chaque acte vertueux observé réduit la barrière mentale qui nous sépare de l’action. Les psychologues appellent cela l’élévation morale^[Haidt, J. (2003). “Elevation and the positive psychology of morality”. In C. L. M. Keyes & J. Haidt (Eds.), Flourishing: Positive psychology and the life well-lived (pp. 275-289). Washington, DC: American Psychological Association.] : une personne qui en a vu une autre agir de manière désintéressée est plus susceptible de le faire elle-même.^[Schnall, S., Roper, J., & Fessler, D. M. (2010). “Elevation leads to altruistic behavior”. Psychological Science, 21(3), 315-320.]
Il crée de nouvelles normes sociales. Dans un environnement où personne n’aide personne, l’inaction semble normale. Mais dès qu’une personne commence à aider, une nouvelle norme émerge. Soudain, ne pas aider devient socialement coûteux. L’héroïsme d’un individu redéfinit ce qui est attendu de tous.
C’est en cela que le héros des mythes ramène l’espoir avant même de rétablir l’ordre : son premier acte héroïque n’est pas nécessairement de vaincre le monstre, mais de montrer aux autres que la victoire est possible. Il brise le cercle du désespoir et de l’inaction.
Pensez aux mouvements sociaux : ils commencent toujours par quelques actes héroïques isolés qui semblent dérisoires. Rosa Parks refusant de céder sa place, un étudiant se dressant devant un tank, une poignée de résistants imprimant des tracts clandestins ; ces actes ne changent rien immédiatement, mais ils rendent l’héroïsme imaginable pour des milliers d’autres.
Chaque acte héroïque que vous accomplissez se propage dans la toile causale bien au-delà de son effet immédiat. Les personnes qui vous observent seront plus susceptibles d’agir elles-mêmes. Et celles qui observeront leurs actes seront encore plus nombreuses. C’est une cascade exponentielle.
Nous sommes immortels dans nos conséquences, comme nous l’avons vu au chapitre 1. Et parmi toutes les conséquences que nous pourrions laisser dans notre sillage, les actes héroïques sont peut-être les plus puissants, car ils se répliquent, se multiplient, inspirent d’autres héros.
C. Pourquoi croire ?
Certains pourraient alors se demander : « Pourquoi s’embêter à croire, si tout est prédéterminé ? Pourquoi s’obstiner si aucun idéal n’existe dans l’absolu ? À quoi bon vouloir le Bien, si aucune notion de Bien et de Mal n’est inhérente à l’univers ? »
Ces questions touchent au cœur du problème. Si nous avons raison dans notre analyse des chapitres précédents — si l’univers est une toile causale déterministe, si aucune morale n’existe au niveau fondamental —, alors pourquoi se donner tant de peine ?
L’émergence des concepts moraux
L’espace-temps n’existe pas à un niveau fondamental dans l’univers, pourtant nous évoluons bien au sein de ce continuum.
La température n’existe pas à un niveau fondamental dans l’univers, pourtant nous ressentons le chaud et le froid.
Les sentiments n’existent pas à un niveau fondamental dans l’univers, et pourtant nous ressentons l’amour et le désespoir jusqu’au plus profond de notre Être, comme s’il s’agissait de phénomènes physiques à l’intérieur de nous.
En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une notion n’existe pas à un niveau fondamental dans l’univers qu’elle ne peut pas y émerger à des échelles plus élevées.
Ainsi, le Bien, le Mal, ou la Justice, ou l’Héroïsme n’ont pas besoin d’être inscrits dans un ordre cosmique divin pour être réels et contraignants. Ce sont des notions qui émergent de l’Homme vivant en société.
Tels l’espace-temps qui émerge de la causalité, la température qui émerge de l’activité atomique, et les sentiments qui émergent de la vie ; le Bien, la Morale, et l’Héroïsme émergent eux-mêmes de la société humaine, qui les a conceptualisés pour mieux se naviguer elle-même.
La morale n’est pas une ordonnance cosmique, mais une nécessité sociale.
Elle n’a pas besoin d’être gravée dans les étoiles ou dictée par une divinité pour avoir force de loi. Elle existe parce que, sans elle, la coexistence paisible est impossible. C’est sa fonctionnalité, non son origine supposée, qui lui donne sa validité.
Cette perspective a une conséquence importante : la morale n’exclut personne. Que l’on soit croyant ou athée, que l’on attribue les principes moraux à Dieu ou à la nature humaine, les implications pratiques restent les mêmes : un chrétien, un stoïcien, et un humaniste séculier peuvent tous accepter qu’il est mal de tuer, de voler, de réduire en esclavage.
Les grandes traditions religieuses ont été des vecteurs puissants de transmission et d’évolution morale. Le christianisme, en particulier, a apporté une sensibilité nouvelle à la souffrance humaine et a développé la notion de conscience morale intériorisée (comme nous le verrons au prochain chapitre). Ces contributions sont précieuses, mais leur valeur ne dépend pas de leur origine divine supposée : elle dépend de leur adéquation aux nécessités de la coexistence humaine. Si un principe moral fonctionne, s’il permet aux humains de vivre ensemble en paix et dans la dignité, alors il est valide, qu’il soit révélé par Dieu ou découvert par la raison.
La morale est la solution émergente au problème de la coexistence.
Si rien d’autre, retenons au moins cela : l’Homme a besoin de croire pour avancer vers le futur. Il doit croire qu’il existe un avenir paisible et que ce qu’il fait a un impact réel et positif sur le monde.
Les deux chemins du désabusé
L’Homme désabusé — celui qui ne croit en rien — n’a réellement que deux choix : l’égoïsme, ou la mort.
L’égoïsme pur : Si rien n’a de valeur, si aucun idéal n’existe, si la morale n’est qu’une construction arbitraire, alors pourquoi ne pas simplement maximiser son propre plaisir au détriment des autres ? Le cynisme complet mène logiquement à l’hédonisme égoïste, au “pourquoi pas moi ?” sociopathique.
La mort : Si vraiment rien n’a de sens, si toute action est vaine, si même l’égoïsme semble futile face au néant, alors pourquoi continuer ? Le nihilisme complet mène au suicide, actif ou passif.
Il n’y a pas de troisième voie pour celui qui ne croit vraiment en rien. On ne peut pas vivre une vie pleinement humaine dans le désespoir complet.
Méfions-nous des nihilistes passifs
Alors, méfions-nous de ceux qui se moquent et rient de tout en toutes circonstances, car ceux-là ne croient en rien.
Le cynisme contemporain se présente souvent sous le masque de la lucidité. “Je vois les choses telles qu’elles sont vraiment”, dit le cynique. “Tous ces idéaux ne sont que des illusions confortables pour les naïfs. Je suis assez courageux pour regarder la vérité en face : rien n’a vraiment de sens.”
Mais cette “lucidité” est en réalité une forme de lâcheté. Il est plus facile de ne croire en rien que de risquer d’être déçu. Il est plus confortable de se moquer de tout que de s’engager pour quelque chose. Le nihiliste passif se protège de la souffrance de l’espoir déçu en refusant de croire.
Le nihiliste passif n’est pas un sceptique philosophe qui examine rationnellement les croyances. C’est un déserteur moral qui a abandonné la lutte avant même de la commencer. Il ne doute pas, il ricane. Il ne questionne pas, il dénigre. Il ne cherche pas la vérité, il la déclare inexistante pour ne pas avoir à la chercher. Persistant malgré tout dans son existence, il consomme les effets de la foi d’autrui tout en s’appliquant à en détruire les causes.
La véritable lucidité ne consiste pas à constater que les fictions sont des fictions, mais à comprendre que sans ces fictions, le singe ne fait que retourner à son état de nature, et que l’esprit s’évapore dans le processus.
Le nihilisme est une maladie de l’esprit. Et comme toute maladie, il se propage : les nihilistes créent d’autres nihilistes en se moquant de ceux qui croient encore.
Distinguons cependant le nihilisme passif de l’examen rationnel. Nous pouvons — nous devons, même — examiner nos croyances avec rigueur. ONous pouvons rejeter les mythologies infondées, douter des promesses grandioses, questionner les autorités, mais ce questionnement doit mener quelque part. Le sceptique rationnel examine les fondations pour les solidifier ou les reconstruire. Le nihiliste passif se contente de les saper sans ne jamais rien bâtir.
Ce en quoi croire
Mais en quoi exactement devons-nous croire pour vivre en société ? Quels sont les principes moraux qui doivent guider nos actions ?
C’est la question à laquelle nous devons maintenant répondre.
Car il ne suffit pas de dire “il faut croire en quelque chose”. Il faut identifier quoi exactement mérite notre foi. Il faut découvrir la base morale solide sur laquelle construire une société humaine digne de ce nom.
Nous avons vu que la morale émerge de la société. Mais toutes les morales ne se valent pas. Certaines mènent à l’épanouissement humain, d’autres à la souffrance et à la tyrannie.
Il nous faut identifier la morale naturelle — cet ensemble de principes qui émergent nécessairement des conditions de la coexistence pacifique, qui se retrouvent sous diverses formes dans toutes les sociétés fonctionnelles, et que nous pouvons expliciter rationnellement.
Cette morale n’est pas une invention arbitraire. Elle a été découverte progressivement à travers l’histoire — par les Grecs qui ont inventé la cité et la loi, par les Romains qui ont développé le concept de droit naturel, par les traditions philosophiques et religieuses qui ont affiné notre compréhension de ce qui permet aux humains de vivre ensemble.
Notre tâche n’est pas de créer cette morale ex nihilo, mais de l’expliciter, de la clarifier, de la défendre. De montrer qu’elle repose sur un axiome simple et puissant, dont découlent logiquement les principes essentiels qui permettent la liberté et la dignité humaines.
Nous savons maintenant pourquoi nous devons croire :
- Sans foi, impossible d’agir vers un futur meilleur
- Les mythes et archétypes structurent notre compréhension collective
- Le héros est celui qui croit et agit malgré l’incertitude — mais son courage doit être aligné avec les principes de coexistence
- La morale émerge de la société humaine, comme la température émerge du mouvement atomique — elle est réelle bien que non-fondamentale
- Le libre-arbitre est réel à notre échelle d’existence, même si l’univers est déterministe
- Le cynisme est destructeur — différent du scepticisme rationnel qui examine et construit
- La validité de la morale ne dépend pas de son origine divine supposée, mais de sa fonctionnalité pour la coexistence
Mais croire ne suffit pas. Il faut croire en la bonne chose.
Une foi mal placée peut être pire que l’absence de foi. Celui qui croit sincèrement en une idéologie totalitaire fera plus de mal que le cynique passif. Celui qui a foi en de fausses promesses gaspillera sa vie à poursuivre des chimères.
Il nous faut donc identifier les principes moraux qui ont émergé de millénaires d’expérience humaine et que nous pouvons reconnaître rationnellement comme fondamentaux.
Quels sont ces principes ? D’où viennent-ils ? Comment pouvons-nous les expliciter clairement ?
C’est ce que nous allons explorer dans le chapitre suivant : l’identification de la morale naturelle — non pas sa construction arbitraire, mais sa découverte rationnelle. Un socle minimal sur lequel croyants et athées, différentes cultures et traditions peuvent s’accorder, parce qu’il découle de la nature même de la coexistence humaine.
Une morale qui ne dépend d’aucune révélation, mais qui peut être comprise et acceptée par tous les hommes de raison.