Chapitre 10

La dernière des choses

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"De jour comme de nuit, De sophistiquées paraboles électroniques sont braquées sur les cieux. Elles guettent les échos brouillés du moment de la création ; Elles guettent l'ombre d'une chance. Peut-être nous aideront-elles à comprendre qui nous sommes et d’où nous venons, Et, par un effet secondaire plein de compassion, À nous apprendre que rien ne se perd jamais. Alors, je ratisse le ciel. J’écoute de toutes mes forces. Je siffle les mégahertz. Mais les mailles du filet sont trop larges, et tu m’échappes. Un cygne voguant entre deux continents.."

— Paddy McAloon , I Trawl the Megahertz

Nous voici arrivés au terme de ce voyage. Partis du cosmos, des questions les plus abstraites sur la nature du réel, nous avons descendu progressivement les échelles jusqu’à atteindre ce qui devrait être le plus simple, le plus évident : notre propre existence, notre rapport aux autres. Et pourtant, c’est ici, à cette échelle humaine, que tout devient véritablement intraitable.

Comment la métaphysique peut-elle être si simple comparé à ça ?

A. L’aporie fondamentale

Il y a quelque chose de paradoxal dans notre condition : le soi émerge par contrainte — notre individualité se constitue dans le regard des autres, dans les limites qu’ils nous imposent, dans les attentes qu’ils projettent sur nous. Sans ces contraintes, sans ces autres qui nous définissent par leur simple présence, il n’y aurait pas de soi distinct. Juste une dissolution dans le néant, un retour à l’unité indifférenciée du cosmos.

La seule façon d’atteindre un stade de non-soi serait d’être complètement seul dans l’univers, sans aucune force s’appliquant à nous — ni les lois physiques qui gouvernent notre corps, ni le regard des autres qui structure notre conscience. Mais alors, que resterait-il de nous ? Rien. Le néant absolu.

Nous avons donc besoin des autres pour exister comme individus distincts. Et pourtant — voilà le paradoxe — nous cherchons constamment à dissoudre ce soi que les autres nous ont donné. Nous voulons nous rapprocher, fusionner, retourner à cette unité perdue. C’est le désir le plus fondamental : ne plus être seul, ne plus être séparé.

Schopenhauer a formulé ce dilemme avec l’élégance qui le caractérise, dans sa parabole des hérissons : par une froide nuit d’hiver, des hérissons cherchent à se réchauffer mutuellement, mais quand ils se rapprochent, leurs piquants se blessent les uns les autres. Ils doivent alors s’éloigner. Puis le froid les pousse à nouveau à se rapprocher. Et ainsi de suite, dans une oscillation perpétuelle entre le besoin de chaleur et la douleur du contact.

Nous sommes ces hérissons. Nous avons besoin de la chaleur des autres pour exister, mais cette proximité même crée le risque de blesser et d’être blessé. Ce n’est pas un problème à résoudre. C’est la condition même de notre existence relationnelle.

B. Les échappatoires

Face à ce dilemme, nous cherchons des solutions. Des échappatoires. Des moyens de contourner l’impossibilité.

La première tentation est la dissolution dans le groupe. Dans les bandes, dans les foules, dans ces espaces où l’individualité peut se perdre dans l’anonymat collectif. C’est tentant, n’est-ce pas ? Ne plus être responsable de ses actes, devenir substituable, un élément parmi d’autres. Dans les cas de harcèlement de groupe, il suffit d’un seul meneur — tous les autres sont des suiveurs. Chacun peut se dire qu’il n’a fait que suivre, que sa responsabilité est diluée dans le collectif.

Mais c’est une fausse dissolution. Nous perdons l’individualité sans gagner la vraie proximité. Nous nous dissolvons dans le vide, pas dans l’autre. C’est une forme de solitude déguisée, plus perverse peut-être que la solitude assumée.

L’autre échappatoire, plus subtile, est le refuge dans les fantasmes. Ces “et si…” où nous réécrivons nos vies, nos conversations, nos relations. Dans ces scénarios mentaux, les autres deviennent des marionnettes que nous pouvons faire agir à notre guise. Nous contrôlons leurs réponses, leurs réactions. Il n’y a plus d’altérité réelle, plus de risque de blessure.

La limérence — cet état où l’on fantasme obsessionnellement sur une personne qui ne nous aime pas — est peut-être l’exemple le plus pur de cette fuite : nous préférons vivre dans le fantasme, où l’autre peut encore nous aimer, plutôt que d’affronter la réalité de son indifférence ou de son rejet. Nous nous réfugions dans nos rêves de ce que le monde devrait être au lieu de ce qu’il est.

Le philosophe Robert Nozick a imaginé une version technologique de cette fuite : une machine qui pourrait vous faire vivre n’importe quelle expérience — amour, succès, bonheur — de manière indistinguable de la réalité.

Dans cette expérience de pensée, Nozick prend le pari que la plupart des gens refuseraient de se brancher à cette machine. Pas parce que les expériences seraient moins plaisantes, mais au contraire, parce que la machine garantirait un plaisir maximal, sans déception, sans rejet, et sans douleur : dans la machine, l’autre qui vous “aime” n’est qu’une simulation programmée. Ce n’est pas une personne libre qui a choisi de vous aimer malgré vos défauts, qui risque quelque chose en vous aimant, qui reste fondamentalement autre et séparée. C’est une marionnette que vous contrôlez indirectement via vos préférences. Vous êtes seul dans la machine, déguisé en “avec les autres”.

Nos fantasmes mentaux — ces scénarios où nous réécrivons nos conversations, où l’autre répond exactement comme nous le voudrions — sont des machines à expériences psychologiques. La limerence, où nous préférons le fantasme d’être aimé à la réalité du rejet, en est peut-être l’exemple le plus pur.

Mais là encore, c’est une forme de solitude. Dans nos fantasmes, nous sommes les seuls à vraiment exister. Les autres n’y sont que des projections de nos désirs. Nous fuyons la réalité telle qu’elle existe car nous ne la comprenons pas et nous ne pouvons pas l’affronter. Affronter la réalité nous demande d’accepter que les autres peuvent nous blesser précisément parce qu’ils sont libres, réels, et autres.

Le prix de la liberté

Nous pourrions nous offusquer de ce paradoxe : comment prôner la responsabilité et l’effort dans un univers que nous avons décrit, au premier chapitre, comme une boucle causale immuable ?

La réponse est que la liberté ontologique — celle qui nous permettrait de ne dépendre de rien, ni des causes passées, ni des lois physiques — est une impossibilité logique dans un monde partagé. Pour être “véritablement libre” au sens métaphysique, il faudrait que l’univers ne soit rien d’autre qu’un fantasme personnel dont nous serions le seul auteur. Dans ce solipsisme absolu, la volonté ne rencontrerait aucun obstacle, car les autres n’existeraient pas.

Mais dès que nous acceptons l’existence d’autrui, nous acceptons d’être contraints. La réalité de l’autre est, par définition, ce qui limite notre toute-puissance. Dès lors, le déterminisme n’est pas une prison, mais le cadre de notre existence commune.

Notre liberté n’est donc pas la capacité de briser le déterminisme, mais la capacité de le naviguer en tant qu’agents conscients. La responsabilité n’est pas une erreur de calcul dans un monde mécanique ; c’est le prix que nous payons pour que le monde soit réel, et non un rêve solitaire.

Même si rien ne peut nous prouver que les autres sont aussi conscients que nous, qu’ils sont des contraintes à notre volonté et non un fantasme, nous choisissons à chaque instant de croire qu’ils le sont, car la seule alternative possible — être seul dans l’univers — nous est insupportable.

C. La complexité du réel

Alors il ne reste que les vraies relations. Celles où l’altérité de l’autre persiste, où l’on ne peut ni la contrôler ni s’y dissoudre complètement.

Mais ces relations nous confrontent immédiatement à une prise en étau insupportable : si nous disons la vérité sur nous-mêmes — nos pensées, nos désirs, nos faiblesses — nous risquons la souffrance. La nôtre et celle de l’autre. Le lien peut se briser sous le poids de cette vérité. Mais si nous cachons la vérité, nous souffrons de ne pas être compris, de ne pas être reconnus dans notre entièreté.

Nous ne résolvons jamais cette aporie.

Nous fragmentons nos vérités. Nous les distribuons. Mes amis savent des choses sur moi que ma famille ne sait pas, et inversement. Il y a des choses que je garde pour moi-même car je ne suis pas prêt à affronter la vulnérabilité nécessaire pour les partager.

Les tribus que nous choisissons — nos groupes d’amis, nos communautés — offrent un premier niveau de proximité. Il y a de la joie à se retrouver avec des personnes qui conservent leur individualité mais partagent certaines valeurs. Dans ces groupes, nous pouvons exister avec les autres sans risquer trop de vulnérabilité. Il y a une protection mutuelle dans le nombre.

Mais l’amitié réelle ne peut se vivre que seul à seul. Il doit y avoir à la fois une notion de préférence — “cette personne me comprend” — et de vulnérabilité. Être seul avec cette personne me force à être plus vulnérable que si j’étais dans un groupe, mais avec elle, je peux le faire. Le tête-à-tête crée un espace où quelque chose de plus profond peut émerger, où le masque peut commencer à tomber.

Et puis il y a l’amour romantique : le désir de vulnérabilité dans son expression la plus absolue. Une personne peut clamer haut et fort qu’elle n’a pas besoin d’amour, qu’elle est heureuse seule, mais le jour où elle tombe amoureuse pour la première fois, elle réalise la souffrance de la solitude pour le restant de ses jours ; parce qu’une fois que nous avons goûté au désir de vulnérabilité absolue, nous n’arrivons plus à revenir en arrière.

À l’inverse, vivre une rupture douloureuse nous pousse à fuir cette vulnérabilité. En nous isolant, nous essayons de nous protéger de la souffrance, mais nous nous privons aussi de la possibilité de connaître et d’être connus, et nous continuons à souffrir.

L’amour est le moment où tout semble se jouer : les couples partagent une intimité qui dépasse tout le reste — ils doivent à un moment ou à un autre se mettre à nu devant l’autre, physiquement et psychologiquement. Bien sûr, tout n’est pas explicable dans l’amour, des mécanismes biologiques complexes entrent en jeu. Pourquoi peut-on avoir un coup de foudre ? Pourquoi voulons-nous inexplicablement connaître et comprendre cette personne en particulier que nous venons de rencontrer ? Pourquoi voulons-nous que cette personne en particulier nous connaisse et nous comprenne ?

Et d’un coup, cela semble être la seule chose qui compte : le monde peut bien brûler s’il ne peut rester que nous deux et que nous puissions nous connaître et nous comprendre, nous mettre à nu.

Mais si l’amour n’est pas réciproque, tout s’effondre. Cette chose qui nous paraissait si essentielle qu’elle méritait de sacrifier le monde n’est en fait pas réalisable. Nous ne connaîtrons pas et nous ne serons pas connus. Deux choix s’imposent alors : l’accepter et souffrir, ou se réfugier dans un fantasme où c’est encore possible pour ne plus souffrir.

Et même dans le meilleur des cas — même quand l’amour est réciproque, même quand on peut se mettre à nu l’un devant l’autre — on ne peut pas faire un. L’intimité ne suffit pas. L’amour ne fait pas disparaître le malheur ou la solitude comme par magie. Nous restons des individus séparés avec nos barrières, même nus. L’autre peut être un refuge, nous pouvons être synchronisés avec l’autre, mais l’autre ne peut pas être nous et nous ne pouvons pas être l’autre.

Un groupe de jazz ne peut produire de la bonne musique que si les musiciens sont synchronisés dans leurs improvisations respectives. Mais si l’un des musiciens ne sait pas jouer de son instrument, les autres ne l’y aideront pas. La synchronisation présuppose la compétence individuelle. On ne peut pas remplacer le rapport à soi-même par l’amour de l’autre.

Une personne qui ne s’aime pas cherchera à utiliser l’amour pour se prouver qu’elle peut être aimée sans avoir à s’aimer elle-même. Elle pense que si elle aime une personne qui l’aime, alors ce sera équivalent à s’aimer elle-même par procuration. Mais ça ne marche pas. Nous ne pouvons que nous synchroniser avec l’autre. L’autre reste différent et séparé.

D. La transmission

Il y a également la transmission dans la relation parentale, cette asymétrie fondamentale où l’un ne peut pas choisir la distance.

Frank Herbert, l’écrivain de génie qui nous a donné Dune, était profondément dysfonctionnel sur le plan relationnel. Il négligeait ses enfants, leur imposait un climat de peur et de silence, les délaissait au profit du travail créatif. Il n’avait d’yeux que pour sa femme, négligeant le reste. Frank Herbert était décrit comme un homme qui pouvait donner le monde à un étranger rencontré le jour même, tout en maltraitant ses propres enfants.

Pourquoi ? Parce qu’avec un étranger, la générosité est facile. Nous pouvons nous permettre d’être magnifiques sans vraie proximité. C’est une relation sans risque de blessure mutuelle. Nous donnons, et puis nous partons. Le dilemme du hérisson ne se pose même pas.

Mais avec les enfants, on ne peut pas fuir. On est coincé dans une intimité non choisie, dans une altérité que nous devons tolérer au quotidien — et Herbert ne le supportait pas. Brian Herbert pensait que, fondamentalement, Frank était si dur avec ses enfants car il n’avait lui-même pas connu une enfance normale. Vraisemblablement, Frank Herbert ne détestait pas ses enfants, mais il était incapable de les comprendre, ou même d’essayer de les comprendre. Même dans leur vie d’adulte — comme dans le cas de Bruce, dont l’homosexualité n’aura jamais été acceptée par Frank — il ne pouvait pas tolérer leur altérité.

On ne peut donner que ce qu’on a reçu. Frank n’a pas reçu la capacité de tolérer l’altérité d’un enfant, donc il ne pouvait pas la transmettre. Pire : il a transmis l’incapacité elle-même. Pour tolérer l’altérité de l’autre, il faut avoir été soi-même reconnu dans sa propre altérité. Les vides se transmettent autant que les pleins.

E. Le cercle vicieux

Et c’est ainsi que nous nous retrouvons pris dans des cercles vicieux dont nous ne savons pas sortir.

Nous avons peur du rejet. Pas seulement le rejet explicite, mais toutes ses formes subtiles : un ami qui nous oublie, quelqu’un qui ne répond pas, quelqu’un qui recule quand nous nous rapprochons, quelqu’un qui nous maintient éternellement hors de sa propre sphère de vulnérabilité. La solitude subie fait souffrir autant que la solitude choisie.

Si bien que nous nous mettons à douter de notre propre désirabilité. Nous nous isolons consciemment, parce que nous pensons que les autres nous rejetteront. Nous attendons que nos amis viennent à nous plutôt que d’aller vers eux, car nous avons peur d’eux. Même s’ils témoignent un million de fois qu’ils veulent nous avoir à leurs côtés, cela ne suffit pas. Nous doutons de leur affection. Et nous ne doutons pas d’eux, mais de nous-même.

Il y a également la honte. La honte de soi, qui est peut-être pire encore que la peur du rejet. Quand on pose une question à un ami et qu’il ne répond pas, ou vaguement — est-ce parce qu’il nous rejette ? Ou est-ce parce qu’il a honte de la réponse qu’il devrait donner ? Parce qu’il se sent en retard, ridicule, inadéquat ?

Le malentendu est tragique : A ne répond pas à B par honte de lui-même, pas par rejet de B. Mais B interprète le silence comme un rejet. Ce qui renforce la peur de B. Et crée peut-être un vrai éloignement. Alors que les deux voulaient la proximité, la honte de A a créé la distance.

La honte nous fait porter des masques. Différents masques selon les circonstances et selon les personnes. Nous présentons plusieurs faces au monde pour ne pas lui montrer ce que nous sommes réellement. Ces masques nous protègent, mais ils nous isolent aussi. Nous devenons inaccessibles en voulant se préserver.

Et voici le paradoxe : la honte est une forme de vulnérabilité qu’on cache, alors que pour vraiment se connecter, il faudrait la montrer. Pour que l’autre se sente moins seul dans sa propre honte, il faudrait révéler la nôtre, mais c’est précisément ce qu’on ne peut pas faire.

Le cercle se referme : on a peur et on a honte, alors on se paralyse, on ne répond pas, on esquive. L’autre interprète notre silence comme du rejet. Ce qui renforce notre peur et notre honte. On s’isole encore plus. Et ainsi de suite.

Parfois, nous rationalisons tellement nos sentiments, nous réfléchissons tellement à nos relations, que nous en sommes paralysés. Comme quand on se rappelle à la fin de la journée de l’anniversaire d’un ami, et que l’on culpabilise tellement de ne pas y avoir pensé le matin que l’on n’envoie même pas de message, laissant l’ami penser que nous l’avons complètement oublié, ou pire.

La sur-analyse devient une nouvelle forme de fuite. Au lieu d’affronter la réalité imparfaite — “J’ai oublié, pardon” — on se réfugie dans la sur-analyse qui nous paralyse. On préfère l’immobilité, même si elle fait plus de mal, à la vulnérabilité d’être imparfait devant l’autre.

F. L’impuissance

Et quand un ami souffre, quand nous voudrions l’aider, nous sommes confrontés à notre propre impuissance.

Même si nous comprenons les mécanismes sous-jacents, même si nous savons intellectuellement pourquoi il s’éloigne quand nous essayons de nous rapprocher, nous ne comprenons pas comment l’atteindre. Nous finissons par préférer ne rien faire plutôt que de prendre le risque d’essayer de nous rapprocher malgré tout et d’empirer les choses.

Votre ami ne répond pas à vos messages. Est-ce parce qu’il veut qu’on le laisse tranquille ? Ou parce qu’il a honte et voudrait qu’on insiste ? On ne peut pas savoir. Alors on ne fait rien, par peur d’empirer les choses, mais peut-être qu’il attendait qu’on insiste malgré sa honte.

Un homme tombe au fond d’un puits et ne parvient pas à remonter. Le médecin passe et lui jette une ordonnance. Le prêtre passe et lui donne une prière à réciter. Le fonctionnaire passe et lui dit d’appeler le service d’administration des puits. Enfin, un ami passe et décide de sauter dans le puits avec lui. L’homme est perplexe, mais son ami le rassure : “ne t’en fais pas, je suis déjà tombé là-dedans, mais je vais te montrer comment sortir”.

Voilà ce qu’est vraiment aider quelqu’un : non pas donner de l’argent depuis une position de supériorité, ni offrir des conseils depuis le bord du puits, mais sauter.

Voilà la charité authentique : non pas une transaction morale ou un devoir, mais un don de sa propre vulnérabilité. Révéler qu’on connaît le puits. Qu’on a ses propres hontes. Que la différence entre nous n’est pas celle du sauveur et du sauvé, mais celle de deux personnes qui souffrent différemment.

C’est terrifiant parce que l’autre peut refuser. Peut ne pas vouloir de votre présence dans son puits. Peut utiliser votre honte révélée contre vous. Et vous ne pouvez pas le forcer à accepter votre aide, mais c’est la seule forme d’aide qui respecte vraiment l’altérité de l’autre

Si l’ami refuse de sauter dans le puits, il ne peut pas l’aider. Mais sauter dans le puits, ce n’est pas tant risquer de sombrer avec l’autre que de devoir lui révéler une facette que l’on gardait secrète. C’est devoir tomber le masque, se mettre à nu justement. Pour lui montrer comment grimper, il faut lui révéler qu’on connaît le puits, que nous y avons été. Nous devons révéler notre propre honte.

Et, à nouveau, nous sommes pris en étau : pour véritablement aider, il faut se rendre vulnérable. Il faut montrer sa propre honte pour que l’autre se sente moins seul dans la sienne. Mais nous portons des masques précisément pour cacher notre honte. Alors nous rationalisons — “j’ai peur d’empirer les choses” — mais la vraie raison, c’est que nous avons peur de révéler notre propre honte.

Le langage a ses limites. Toute cette compréhension conceptuelle, toute cette analyse des mécanismes ne nous dit pas quoi faire concrètement. Nous ne pouvons qu’essayer et tâtonner dans le brouillard.

G. L’impossibilité de l’amour comme solution

Revenons à cette idée que l’amour pourrait nous sauver. Que si seulement nous trouvions la bonne personne, tout s’arrangerait.

Ce n’est pas vrai.

Ce n’est d’ailleurs pas exclusif à l’amour romantique. Il y a une raison si nous désirons l’approbation de nos proches, de nos professeurs, de nos supérieurs. Le mécanisme est le même. Notre valeur devient celle que les autres voient en nous car nous sommes incapables de la voir seuls.

C’est structurel. Le soi se constitue dans le regard des autres. Nous ne pouvons pas nous voir de l’intérieur, isolément. Nous avons besoin du reflet dans le regard de l’autre. Mais ce reflet ne peut jamais vraiment nous constituer, parce que nous restons séparés.

Pour “savoir jouer de son instrument” — s’aimer, se connaître — il faudrait pouvoir se voir soi-même. Mais on ne peut se voir que dans le regard des autres. Donc nous cherchons constamment l’approbation, la validation, et l’amour ; mais cela ne marche pas parce que nous ne pouvons pas fusionner. Alors, nous continuons à chercher, encore et encore.

Ceux qui disent ne pas se préoccuper du regard des autres sont-ils sincères ? Ou bien cherchent-ils justement à gagner des points eux-mêmes ? Le stoïcien qui se vante de son indifférence au jugement — ne performe-t-il pas cette indifférence pour qu’on le trouve fort ? Comment savoir si nous sommes vraiment libres du regard des autres, ou si cette liberté n’est qu’une performance ?

H. Le deuil

Le deuil est étrange, car plus nous avons été vulnérables avec une personne, plus elle a été vulnérable avec nous, et plus nous souffrons quand nous la perdons.

Ces moments qui devaient tout justifier — cette vulnérabilité partagée, ces instants où l’on tombe le masque ensemble — créent les conditions de la plus grande douleur possible.

Plus nous réussissons à nous connecter vraiment, plus nous souffrons quand nous perdons l’autre. Que ce soit par la mort, par la rupture, ou par l’éloignement progressif. Le deuil est la signature rétroactive de l’authenticité de la relation. Plus le deuil fait mal, plus elle était réelle. Si perdre quelqu’un ne fait pas souffrir, c’est que nous n’étions jamais vraiment proches.

Alors nous pourrions nous dire que l’alternative est de ne pas trop se rapprocher des autres pour ne pas avoir à souffrir lorsqu’ils nous quittent. Qu’il faut se protéger en gardant ses distances.

Mais est-ce vraiment une solution ? Non. Ce serait retourner à la solitude stérile, à l’inexistence.

I. Le choix que nous devons tous faire

Nous voici donc face au choix final.

D’un côté : garder ses distances. Éviter le deuil. Éviter la vulnérabilité maximale. Éviter de montrer sa honte. Mais n’avoir jamais ces moments. Exister à peine.

De l’autre : se rapprocher vraiment. Accepter le deuil comme horizon inévitable. Accepter la vulnérabilité maximale. Accepter de révéler sa honte. Avoir ces moments de vraie connexion. Vraiment exister, vraiment vivre. Mais payer le prix maximum quand ça se termine.

Il y a une distinction cruciale qu’il faut comprendre : la souffrance de la solitude est stérile. Il s’agit d’une pure perte et d’un retour au néant. Nous souffrons et nous n’existons pas vraiment. Nous souffrons et nous n’avons aucun de ces moments. Rien n’émerge de cette souffrance.

Mais la souffrance des relations — y compris le rejet, la honte, le malentendu, le deuil — est fertile. Nous souffrons mais nous existons. Nous souffrons mais nous avons ces moments où nous sommes compris et désirés. Nous souffrons mais quelque chose se crée : la connexion, l’existence partagée.

Il y a des moments où l’on réalise qu’on est compris et qu’on est désiré. Quelques heures, peut-être une soirée, un regard. Des moments où le masque tombe. Où l’on se sent vraiment vu, vraiment désiré. Où l’on n’a plus honte, ou où l’on a honte ensemble. Ces moments justifient tous les risques, toutes les souffrances, et toutes les tentatives ratées.

Nous devons essayer quand même. Non pas parce que nous allons réussir. Non pas parce que nous allons résoudre le dilemme. Non pas parce que nous avons une méthode magique. Mais parce que l’effort lui-même a de la valeur. Et parce que ces moments — aussi rares et brefs soient-ils — sont la seule chose qui rende l’existence supportable.

Nous préférons avoir vraiment existé avec quelqu’un et souffrir de sa perte, plutôt que de n’avoir jamais vraiment existé du tout.

J. Le don sans garantie

Mais comment, concrètement, essayer malgré l’impossibilité ?

Par le don sans garantie de retour.

Donner de son temps à quelqu’un qui ne le rendra peut-être jamais, révéler sa propre vulnérabilité à quelqu’un qui pourrait l’exploiter, sauter dans le puits alors que l’on pourrait rester en sécurité au bord, offrir sa présence sachant qu’elle peut être rejetée.

Ce n’est pas de l’altruisme moral au sens traditionnel, ni une transaction, ni un sacrifice héroïque; ni de la pitié condescendante. C’est la reconnaissance que nous sommes tous dans nos puits respectifs. Que nous avons tous nos hontes, nos blessures, nos défenses. Et que la seule façon de rendre ces puits moins froids est de choisir, encore et encore, de sauter dans celui de l’autre — sachant qu’il ne sautera peut-être jamais dans le nôtre.

Ce don peut prendre mille formes :

  • L’ami qui reste au téléphone à 3h du matin même s’il doit se lever à 6h
  • Le parent qui révèle ses propres échecs pour que l’enfant se sente moins seul
  • L’Auvergnat qui nourrit un Brassens inconnu sans attendre de reconnaissance

Et toujours, toujours, avec le risque que ce don soit rejeté, ignoré, ou utilisé contre nous.

C’est la souffrance fertile dans sa forme la plus pure : accepter volontairement de souffrir pour créer la possibilité d’une connexion authentique.

Et c’est ici que le politique rejoint l’intime, car c’est finalement par la charité que l’Homme reconnaît l’Homme.

K. La dernière des choses

L’aporie fondamentale des relations humaines révèle quelque chose de crucial pour notre éthique : elle montre pourquoi la propriété de soi doit rester absolue même dans l’amour et dans les relations les plus intimes.

La tentation surgit ici, particulièrement séduisante parce qu’elle vient d’un lieu de soin et d’affection : nous voudrions pouvoir légitimement contraindre l’autre pour son bien. Parce que nous l’aimons, que nous savons mieux que lui, que nous voulons le protéger.

Cette tentation prend mille formes : des parents qui contrôlent leurs enfants, des conjoints qui restreignent la liberté de l’autre, ou des communautés qui imposent des choix.

C’est une corruption fatale de l’amour authentique : violer l’autonomie d’autrui, même “pour son bien”, même avec les meilleures intentions, c’est le nier comme personne libre. C’est le traiter comme un objet à gérer, un enfant éternel incapable d’agentivité, un moyen pour votre vision de son bien.

L’amour authentique - celui qui fait face à l’aporie sans la fuir - nécessite la reconnaissance absolue de l’autre comme libre. Libre de se tromper. Libre de souffrir. Libre de choisir des chemins que vous jugez destructeurs. Sinon, ce n’est pas de l’amour - c’est de la possession, du contrôle déguisé en soin. Le paradoxe atteint ici son point le plus aigu :

Nous désirons la fusion avec l’autre, dissoudre la séparation qui cause tant de souffrance. Mais la seule façon éthique de s’approcher de cette fusion est de reconnaître radicalement la séparation : l’autre est un autre soi, aussi libre et souverain que nous, inviolable dans son corps et ses choix.

Toute tentative de “fusionner” par la force - en contraignant leurs choix pour les “aligner” avec les nôtres - détruit précisément ce que nous cherchions. Nous ne sommes plus en relation avec une personne libre - nous sommes en relation avec un prolongement de notre volonté. La fusion est un leurre ; nous avons juste annulé l’autre.

La seule réponse éthique est d’accepter la séparation comme condition de possibilité de l’amour. Nous restons séparés, nous souffrons de cette séparation, et c’est dans cette tension douloureuse mais honnête que la vraie relation existe.

Nous pouvons persuader, supplier, implorer ; nous pouvons dire “je pense que tu fais une erreur”, nous pouvons retirer notre présence si nous ne pouvons supporter leurs choix ; mais nous ne pouvons pas contraindre.

Comment la métaphysique peut-elle être si simple comparé à ça ?

Nous sommes partis du cosmos, de la question “Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?” Nous avons descendu les échelles : de l’ontologie à l’éthique, de l’éthique à la politique, de la politique à l’individu. À chaque étape, nous pensions que les choses deviendraient plus concrètes, plus simples, plus évidentes.

Mais c’est l’inverse qui s’est produit.

L’aporie des relations humaines n’est pas résolue par la politique ou la morale. Elle est intrinsèquement liée à la condition humaine, mais elle révèle quelque chose de profond sur notre éthique : la reconnaissance de la séparation est identique à la reconnaissance de la liberté.

Les deux sont la même vérité vue de deux angles :

  • Métaphysique : Nous sommes des sois séparés
  • Éthique : Chaque soi se possède inviolablement

Vouloir abolir la séparation par la force, c’est-à-dire contraindre l’autre pour qu’il soit comme nous voulons, cela revient à vouloir abolir sa liberté.

Les deux sont impossibles sans détruire précisément ce que l’on cherchait : la relation elle-même.

Notre éthique politique n’est pas une abstraction froide. Elle émerge de la vérité la plus intime de notre condition : nous sommes séparés, nous désirons la connexion, et la seule voie éthique traverse le respect absolu de la liberté de l’autre.

La charité authentique — celle qui saute dans le puits plutôt que de tendre une corde d’en haut — est l’incarnation de cette éthique dans nos relations.

Par la vulnérabilité, elle reconnaît absolument l’altérité de l’autre, et sa liberté de refuser toute aide.

C’est pourquoi la charité volontaire est supérieure à la redistribution forcée. Non pas pour des raisons économiques abstraites, mais pour une raison existentielle concrète : la charité forcée n’est plus de la charité. Ce vol redistributif détruit précisément ce qui donnait de la valeur au don ; le choix de donner, le risque accepté, la vulnérabilité partagée.

Quand l’État prend de force pour redistribuer, il retire le choix du don, il détruit la reconnaissance mutuelle entre le donneur et le receveur, les empêche d’être réciproquement vulnérables, et efface leurs altérités. Il s’agit de substituer le lien par l’administratif.

La métaphysique peut être élégante, abstraite, pensable. Nous pouvons construire des modèles et des raisonnements. Il y a une certaine beauté dans l’émergence des lois physiques, dans la structure des possibilités cosmiques, mais à notre échelle — l’échelle de l’expérience subjective de la réalité — tout devient intraitable. Vivre avec la honte, la peur du rejet, l’impossibilité de fusion, le deuil inévitable. Révéler sa honte à l’autre. Sauter dans le puits. Accepter que même dans le meilleur des cas, nous resterons séparés.

À notre échelle, nous ne pouvons pas abstraire. Nous devons vivre. Et vivre, c’est préférer la souffrance fertile de l’existence partagée — même avec la honte, même avec le deuil, même avec l’impossibilité — à la souffrance stérile du néant.

Nous sommes incapables d’atteindre qui que ce soit. Et pourtant, il doit y avoir un moyen, puisque nous vivons ensemble. Ce moyen n’est pas plus une solution qu’un pari dans le brouillard. C’est essayer quand même, encore et encore, pour ces quelques moments de grâce.

C’est accepter que le dilemme du hérisson n’a pas de résolution, mais que la tentative même de se réchauffer mutuellement — malgré les piquants et la douleur — est ce qui nous constitue comme humains.

Nous devons tenter de vivre, et de cette tentative — maladroite, douloureuse, vouée à l’échec — émergeront peut-être ces moments où deux êtres séparés réussissent, brièvement, à se sentir moins seuls ; car c’est pour ces moments que nous continuons. C’est pour ces moments que nous tolérons l’existence malgré la honte, la peur, le deuil, et l’impossibilité.

C’est pour ces moments que nous acceptons qu’il y ait quelque chose plutôt que rien.