Chapitre 6
L'anatomie du pouvoir
"La bureaucratie est la mort de l’initiative. Il n’est rien que les bureaucrates haïssent plus que l’innovation, en particulier celle qui produit de meilleurs résultats que les vieilles routines traditionnelles. Les améliorations font toujours paraître ineptes ceux qui se trouvent au sommet de la pyramide."
Nous avons établi une morale naturelle fondée sur l’axiome de propriété de soi. Nous savons maintenant distinguer le juste de l’injuste, le moral de l’immoral.
Mais cette morale ne suffit pas, car nous vivons dans des sociétés organisées par des États qui ont tendance à dévorer ce qu’ils sont censés protéger. Comment préserver notre liberté et notre agentivité face à la croissance inexorable du pouvoir étatique ?
C’est la question politique fondamentale. Et pour y répondre, nous devons d’abord comprendre la nature de l’État et son rapport à la société.
A. Les deux structures de l’ordre social
Avant d’entrer dans les questions de droit et de politique, nous devons comprendre une distinction fondamentale que toutes les sociétés humaines incarnent, consciemment ou non : l’ordre social repose sur deux structures distinctes qui répondent à des logiques différentes.
La morale : la structure horizontale de la société
La morale, telle que nous l’avons développée au chapitre précédent, constitue la structure des relations entre égaux. C’est le tissu de normes intériorisées qui permet aux individus de coexister sans recours constant à la contrainte.
Cette structure est :
- Horizontale : La morale régit les interactions entre personnes de statut comparable. Quand deux individus négocient, commercent, débattent, ou simplement cohabitent, ce sont les normes morales qui déterminent ce qui est acceptable ou non.
- Intérorisée : Comme nous l’avons vu, la morale fonctionne par la culpabilité. L’individu s’auto-régule non parce qu’il craint une punition externe, mais parce qu’il a intériorisé certains principes.
- Émergente : La morale n’est pas décrétée d’en haut. Elle émerge de l’interaction sociale elle-même, des milliards de micro-ajustements entre individus qui découvrent progressivement quelles règles permettent la coexistence pacifique.
En termes de notre analogie initiale, la morale correspond à un graphe non-orienté : les relations entre individus sont symétriques. Si A respecte les droits de B, B respecte ceux de A. Si A trahit la confiance de B, B peut en retour cesser de faire confiance à A. Il n’y a pas de hiérarchie intrinsèque dans ces relations.
La loi : la structure verticale du pouvoir
La loi, au sens large, constitue la structure des relations hiérarchiques. C’est l’ensemble des règles formalisées qu’une autorité impose à ses sujets.
Cette structure est :
- Verticale : La loi établit une asymétrie fondamentale entre celui qui édicte la règle (le pouvoir) et ceux qui y sont soumis (les citoyens). Cette relation n’est pas réciproque, l’État impose la loi aux citoyens, mais les citoyens ne peuvent pas imposer symétriquement leurs règles à l’État.
- Formalisée et explicite : Contrairement à la morale qui peut rester implicite et comprise intuitivement, la loi doit être codifiée, écrite, explicite. Elle nécessite des institutions (législateurs, juges, policiers).
- Créée : La loi ne découle pas spontanément de l’interaction sociale. Elle est décidée par une autorité qui possède le monopole de la violence légitime.
- Répressive : Quand la loi est violée, la sanction vient d’un appareil de contrainte organisé (police, tribunaux, prisons).
En termes de graphes, la loi correspond à un graphe orienté : les relations sont asymétriques. L’État peut contraindre le citoyen, mais le citoyen ne peut pas contraindre l’État de la même manière. Les arêtes pointent dans un seul sens.
B. La tension fondamentale : deux usages de la loi
Voici le nœud du problème : la loi, la structure du pouvoir, peut servir deux maîtres radicalement différents.
L’usage légitime : le droit naturel
Dans son usage sain, la loi ne fait que formaliser et faire respecter les principes moraux que nous avons établis au chapitre précédent.
Elle traduit en langage juridique ce que la morale nous dit déjà : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas violer, ne pas réduire en esclavage. Elle donne à ces principes une structure institutionnelle capable de sanctionner ceux qui refusent de s’y conformer.
C’est ce que nous appellerons le droit naturel : la loi au service de la morale.
Dans ce cas, il n’y a pas de contradiction entre la structure horizontale (la morale) et la structure verticale (la loi). Le pouvoir n’impose rien d’arbitraire, il ne fait qu’organiser collectivement l’application de principes que la société reconnaît déjà moralement.
Pensez-y ainsi : même dans une société sans État, les individus s’organiseraient pour punir le meurtrier ou le voleur. La loi pénale ne crée pas l’interdit du meurtre, elle le formalise simplement et garantit son application systématique.
L’usage illégitime : la régulation arbitraire
Dans son usage pathologique, la loi devient un outil du pouvoir pour s’étendre au-delà de sa fonction morale.
La régulation — tout ce qui ne trouve pas sa justification dans la morale naturelle — est l’expression pure de la structure verticale qui ne sert plus la structure horizontale, mais cherche à la dominer.
Quand l’État décide que vous devez obtenir une licence pour tresser des cheveux, qu’il fixe le prix du loyer, qu’il détermine à quel âge vous pouvez boire de l’alcool, qu’il impose des quotas d’embauche ; il ne formalise aucun principe moral universel. Il substitue sa volonté à la vôtre.
Dans ce cas, le pouvoir écrase la société : les relations libres et volontaires entre individus sont remplacées par des relations imposées d’en haut.
C. L’inversion moderne : quand la loi prétend créer la morale
Le danger spécifique de notre époque est l’inversion complète de la relation saine entre ces deux structures.
Traditionnellement, la société développait des normes morales à travers l’expérience collective, et la loi venait ensuite les codifier.
Aujourd’hui, nous assistons de plus en plus à l’inverse : l’État prétend créer la morale par la loi. Il ne se contente plus de protéger les droits naturels — il veut façonner les comportements, les mentalités, les relations sociales selon sa vision du “bien”.
Quand l’État prétend réguler les préférences et les jugements — même discriminatoires — il ne crée pas de société plus juste. Il crée une société de conformité hypocrite où les gens cachent leurs véritables opinions par peur de sanctions, plutôt que de les remettre en question par conviction morale.
Les quotas d’embauche ne produisent pas d’employeurs moins racistes. Ils produisent des employeurs qui savent remplir des formulaires de diversité tout en maintenant leurs préjugés intacts.
Pire encore : en transformant la lutte contre le racisme en obligation légale, on dévalue la motivation morale authentique. Celui qui embauche une personne racisée ne le fait plus par conviction de son égale valeur, mais par conformité bureaucratique.
D. Les constantes anthropologiques
Avant de poursuivre, établissons un fait empirique crucial : ces deux structures ne sont pas des inventions théoriques. Elles émergent universellement dans toutes les sociétés humaines connues.
Partout où des humains coexistent, nous observons trois invariants :
- La notion de communauté : Le groupe n’est jamais perçu comme un simple agrégat d’individus isolés. Il a une identité propre, des intérêts collectifs, une mémoire qui survit à la mort de ses membres. La communauté transcende l’individu tout en étant composée d’individus.
- Les systèmes de pouvoir : Dans toute société, certains individus sont investis de l’autorité pour gérer les affaires collectives — maintien de la paix, règlement des litiges, défense contre les menaces extérieures. Ce pouvoir peut être minimal et consensuel (dans les petites sociétés) ou massif et coercitif (dans les États modernes), mais il existe toujours.
- La notion de volonté générale : Les décisions qui affectent le groupe sont légitimées par un certain degré de consensus. Même les tyrans cherchent à maintenir l’apparence que leurs décisions correspondent aux intérêts du peuple. Aucune société ne fonctionne durablement sur la pure coercition sans aucune acceptation populaire.
Ces trois constantes ne sont pas “bonnes” ou “mauvaises” en soi. Elles sont simplement inévitables — elles émergent parce qu’elles résolvent des problèmes de coordination que tout groupe humain doit affronter.
Notre tâche n’est donc pas d’éliminer ces structures — ce serait aussi vain que de vouloir éliminer la gravité. Notre tâche est de les organiser de manière à préserver la liberté individuelle.
E. Préserver l’équilibre
Le reste de ce chapitre sera consacré à résoudre ce problème : comment organiser ces deux structures pour qu’elles se renforcent mutuellement plutôt que d’entrer en conflit ?
Plus précisément :
- Comment faire en sorte que la loi serve la morale sans la remplacer ?
- Comment maintenir le pouvoir dans sa fonction légitime sans qu’il ne se métastase ?
- Comment préserver l’espace de la société civile face à l’expansion naturelle de l’État ?
Ce sont ces questions que nous allons maintenant explorer en détail, en commençant par examiner la nature du droit et ses deux formes : légitime et illégitime.
Deux types de droit positif
La distinction entre le droit naturel explicité et la régulation correspond à une différence fondamentale identifiée par le juriste italien Bruno Leoni : celle entre droit jurisprudentiel et droit législatif.
Le droit jurisprudentiel (common law à l’anglaise) émerge spontanément des conflits réels entre individus. Quand un juge est confronté à un litige, il recherche les principes sous-jacents, examine les précédents, et rend une décision. Au fil des siècles, ces décisions forment un corps de droit organique qui s’adapte aux réalités changeantes de la société.
Le droit législatif (code civil à la française) est imposé d’en haut par un législateur. Il codifie abstraitement ce qui devrait être, souvent sans tenir compte de la complexité des situations réelles.
Le premier correspond à notre “droit naturel explicité” — il découvre et formalise progressivement les principes de coexistence pacifique qui émergent de l’expérience humaine.
Le second ouvre la porte à la “régulation” — le législateur peut décider arbitrairement de réguler tel ou tel aspect de la vie sociale, non pas parce qu’un conflit réel l’exige, mais parce qu’il pense savoir mieux que les individus comment ils devraient vivre.
Leoni observait que les sociétés de common law tendaient à préserver davantage de liberté individuelle que les sociétés de code civil, précisément parce que le droit y émerge de bas en haut plutôt que d’être imposé de haut en bas.
L’État comme moyen, non comme fin
Le rôle de l’État est de maintenir l’ordre social tel qu’il a été décidé. À ce titre, il est nécessaire pour l’État d’exister en-dehors de la société, tel un dieu qui se serait mis en retrait du monde qu’il a créé.
D’ailleurs, il est assez troublant de constater que les États occidentaux disposant de fortes politiques sociales en sont venus à revendiquer la qualification — pourtant initialement péjorative — d’« État-providence ». Comme si l’État était devenu un substitut à Dieu.
Pour la société, l’État est un moyen vers la paix sociale. Mais l’État, lui, se voit lui-même comme une fin en soi.
C’est là le problème fondamental : les bureaucrates qui composent l’État ont intérêt à ce que l’État grossisse, car leur pouvoir et leur salaire en dépendent.
Ainsi, l’État grossit, ou tout du moins, les maillons qui le composent mettent tout en œuvre pour le voir grossir, car de son périmètre dépend leur propre salut.
Bien sûr, nous ne pouvons pas nous passer de l’État, car nous avons besoin en tant que sociétés d’organiser la défense du territoire, le maintien de l’ordre, l’application du droit, et un filet social pour les plus démunis.
Mais pour autant, nous ne pouvons pas l’empêcher de grossir jusqu’à sa propre destruction.
La logique de l’auto-expansion bureaucratique
Cette observation sur le grossissement de l’État est une réalité scientifiquement démontrée par l’école du Public Choice (choix public), fondée par les économistes James Buchanan et Gordon Tullock.
Leur idée fondamentale est que les bureaucrates sont des acteurs rationnels qui maximisent leur utilité personnelle, comme tout le monde.
Comment se mesure l’utilité d’un bureaucrate ? À son budget, son pouvoir, son prestige, ou encore la sécurité de son emploi. Comment maximise-t-il ces choses ? En faisant grossir son domaine de responsabilité.
Un directeur d’agence avec 50 employés et un budget de 10 millions a plus de pouvoir, de prestige, et de chances de promotion qu’un directeur avec 20 employés et 3 millions de budget. Le directeur de la petite agence a donc structurellement intérêt à faire grossir la sienne.
Ce n’est heureusement pas une question de méchanceté ou de corruption. Il s’agit simplement d’économie comportementale de base qui s’applique à tous les êtres humains. Même les bureaucrates les plus dévoués au bien public agissent selon ces incitations.
Le législateur justifie son existence en créant des lois. Le régulateur justifie son existence en identifiant de nouveaux domaines à réguler. Le fonctionnaire justifie son existence en rendant son service indispensable. Chacun pousse rationnellement dans le sens du grossissement.
C’est pour cela que la théorie du Public Choice a reçu le prix Nobel d’économie : elle explique avec une rigueur scientifique pourquoi l’État grossit inexorablement, indépendamment des intentions des individus qui le composent.
Les incitations structurelles l’emportent toujours sur les bonnes intentions.
L’État comme super-organisme
Nous parlons couramment de ce que “l’État veut”, de ce que “le gouvernement décide”, comme si ces entités avaient une volonté unifiée et cohérente.
“L’État veut augmenter les impôts.” “Le gouvernement a décidé de réguler tel secteur.” “La bureaucratie cherche à étendre son pouvoir.”
Ce langage peut paraître trompeur, car il personnifie l’État, en lui attribuant une intentionnalité qu’il ne devrait pas posséder. Pourtant, même s’il n’a pas de cerveau, ni de conscience à proprement parler, l’État est une structure émergente — un super-organisme composé de millions d’individus qui poursuivent leurs propres objectifs, créant par leur interaction collective des motifs qui constituent une intentionnalité.
Tout comme un Humain est la somme des interactions des milliards de cellules qui le constituent, un État est le reflet additif des intentions individuelles des agents qui le composent.
Pour comprendre ce que fait l’État, il ne faut pas se demander “que veut l’État ?” mais “quelles sont les incitations individuelles des personnes qui le composent, et quel comportement collectif émerge de ces incitations ?”
Le processus psychologique de l’État
Ainsi, le processus “psychologique” de l’État — si tant est qu’on puisse utiliser ce terme — ne résulte pas des décisions prises par les gouvernements ou les parlementaires au sens où ils “décideraient pour l’État”.
Il résulte de l’addition des processus individuels de chacun des millions d’individus qui composent l’appareil étatique : fonctionnaires, législateurs, régulateurs, magistrats, agents de toutes sortes.
Chacun de ces individus :
- Veut conserver son emploi
- Veut progresser dans sa carrière
- Veut augmenter son salaire et ses avantages
- Veut accroître son importance et son prestige
- Veut justifier son existence professionnelle
Ces motivations ne sont ni bonnes ni mauvaises — elles sont humaines. Le fonctionnaire n’est pas plus cupide ou malfaisant que le travailleur du privé. Il répond simplement aux incitations de son environnement.
Mais voilà : dans le contexte étatique, ces incitations individuelles parfaitement rationnelles convergent vers un résultat collectif spécifique.
L’objectif émergent : perpétuation et expansion
L’objectif de l’État en tant que super-organisme n’est pas d’appliquer une politique publique ou une autre, mais de se perpétuer et d’élargir son champ de responsabilités.
Regardons comment cela fonctionne à chaque niveau :
Le fonctionnaire de base
Un fonctionnaire travaille dans une administration quelconque. Comment peut-il maximiser son utilité personnelle ?
En augmentant l’importance de son service : Si son département gère un problème “mineur”, son budget sera limité, ses perspectives d’avancement faibles. S’il peut convaincre que le problème est “majeur” et nécessite plus de ressources, son service grossit — et avec lui, ses opportunités.
En créant de nouvelles missions : Un service qui a “résolu” tous ses problèmes n’a plus de raison d’exister. Il est donc dans l’intérêt du fonctionnaire de découvrir ou de créer de nouveaux problèmes nécessitant l’intervention de son service.
En ne simplifiant jamais : Simplifier les procédures réduirait le besoin de personnel. Le fonctionnaire rationnel complexifie, crée de nouvelles étapes, de nouvelles vérifications — chacune nécessitant plus de personnel.
Multipliez ce comportement par des millions d’agents, et vous obtenez une expansion bureaucratique continue.
Le législateur
Le parlementaire veut être réélu. Comment y parvient-il ?
En montrant qu’il agit : Voter des lois, proposer des réformes, “résoudre des problèmes”. Un législateur qui ne fait rien semble inutile. Il doit donc continuellement légiférer.
En répondant aux groupes de pression : Créer des réglementations qui favorisent ses électeurs ou ses financeurs. Chaque nouvelle loi élargit le périmètre de l’État.
En n’abrogeant jamais : Abroger une loi existante crée des perdants identifiables qui se mobiliseront contre lui. Créer une nouvelle loi crée des gagnants identifiables qui le soutiendront, et des perdants diffus qui ne se mobiliseront pas. L’asymétrie favorise toujours l’expansion.
Par conséquent, le corpus de lois croît continuellement. Jamais elles ne sont retirées, toujours elles s’accumulent.
Le régulateur
L’agence régulatrice est créée pour superviser un secteur. Comment justifie-t-elle son existence et augmente-t-elle son budget ?
En détectant plus de problèmes : Plus l’agence trouve de violations, plus elle semble nécessaire. Elle a donc intérêt à rendre les règles plus complexes et plus faciles à violer involontairement.
En étendant son périmètre : Si l’agence ne régule que X, elle cherchera à étendre sa compétence à Y et Z. Chaque extension augmente son budget et son pouvoir.
En créant de nouveaux besoins de régulation : “Le marché a échoué ici, nous devons intervenir.” Même quand le problème est causé par les régulations existantes, la solution proposée est toujours plus de régulation, jamais moins.
Le magistrat
Le juge et le système judiciaire ont encore leurs propres dynamiques :
Expansion du domaine judiciaire : Plus il y a de lois, plus il y a de litiges potentiels, plus le système judiciaire est nécessaire. Les magistrats n’ont aucun intérêt à ce que les lois soient simples et peu nombreuses.
Création jurisprudentielle expansive : Les interprétations judiciaires tendent à étendre plutôt qu’à limiter la portée des lois, créant de nouveaux domaines d’intervention judiciaire.
La capture réglementaire : un cas d’école
Un exemple parfait de ce mécanisme est le phénomène de capture réglementaire.
Théoriquement, les agences de régulation sont créées pour protéger le public contre les abus des entreprises. En pratique, elles finissent souvent par servir les intérêts des entreprises qu’elles sont censées réguler.
Pourquoi ? Pas parce que les régulateurs sont corrompus au sens classique (bien que cela arrive), mais à cause de la convergence d’intérêts :
Pour le régulateur :
- Les entreprises du secteur sont son futur employeur potentiel (pantouflage)
- Elles possèdent l’expertise technique qu’il doit comprendre
- Une relation collaborative est plus confortable qu’antagoniste
- Des réglementations complexes augmentent son importance
Pour l’entreprise établie :
- La régulation crée des barrières à l’entrée contre les nouveaux concurrents
- La complexité favorise les grandes entreprises qui peuvent payer pour la conformité
- Elle peut influencer les règles à son avantage
- La régulation stabilise son marché et protège sa position
Donc, l’agence et les entreprises établies forment une alliance tacite pour complexifier et étendre la régulation — au détriment des consommateurs et des nouveaux entrants, mais au bénéfice mutuel du régulateur et des régulés.
Le cycle de l’expansion étatique
Voyons maintenant comment ces incitations individuelles créent un cycle auto-renforçant :
Phase 1 : Identification d’un problème
Un groupe d’intérêt (entreprises, syndicats, activistes) identifie une situation qu’il juge insatisfaisante. Il la présente comme un “problème social” nécessitant une intervention.
Peu importe que le problème soit réel ou exagéré. Ce qui compte est qu’il soit formulé de manière à exiger une action étatique.
Phase 2 : Création d’une nouvelle bureaucratie
Le législateur, voulant montrer qu’il agit, crée une nouvelle agence ou étend le pouvoir d’une agence existante pour résoudre ce problème : un budget est alloué, des fonctionnaires sont embauchés, et des pouvoirs de régulation sont accordés.
Phase 3 : Complexification réglementaire
La nouvelle bureaucratie justifie son existence en réglementant activement. Les règles se multiplient, deviennent de plus en plus détaillées et complexes.
Plus les règles sont complexes, plus il faut d’agents pour superviser. Plus il y a d’agents, plus ils détectent de problèmes nécessitant de nouvelles règles.
Phase 4 : Effets pervers et nouveaux problèmes
Les réglementations créent inévitablement des effets secondaires non intentionnels. Ces effets sont présentés comme de nouveaux problèmes nécessitant encore plus de régulation.
Exemple classique : le contrôle des loyers crée une pénurie de logements → solution proposée : plus de contrôles et de réglementations sur la construction.
Phase 5 : Verrouillage institutionnel
À ce stade :
- Des milliers d’emplois dépendent de l’existence de cette bureaucratie
- Des entreprises ont adapté leur modèle économique à la régulation
- Des avocats, consultants, experts vivent de la complexité réglementaire
- Des groupes d’intérêt se sont formés autour de la défense de la réglementation
Toute tentative de simplification ou d’abolition rencontrera une résistance massive organisée, pendant que les bénéficiaires potentiels (le public diffus) ne se mobilisent pas.
Phase 6 : Expansion du périmètre
L’agence cherche maintenant à étendre son domaine de compétence. Elle identifie des secteurs “non régulés” comme des failles dangereuses nécessitant son intervention.
Retour à la phase 1, mais avec un périmètre élargi.
Pourquoi les “réformes” échouent toujours
Ce cadre explique pourquoi les tentatives de “réformer” ou “rationaliser” l’État échouent systématiquement.
Il ne suffit pas d’élire de “bons” dirigeants qui prendront les “bonnes” décisions pour simplifier et réduire l’État. C’est une incompréhension fondamentale de la nature du problème.
Le problème n’est pas que les dirigeants actuels sont “mauvais” ou “incompétents”. Le problème est structurel : les incitations individuelles de tous les acteurs convergent vers l’expansion, jamais vers la réduction.
Le nouveau ministre arrive avec de bonnes intentions de “simplifier” son ministère. Que découvre-t-il ?
- Son cabinet est composé de hauts fonctionnaires qui ont passé leur carrière à construire cette complexité
- Toute simplification menace des emplois, créant une opposition interne massive
- Les groupes d’intérêt externes (syndicats, entreprises bénéficiaires) se mobilisent contre toute réduction
- Les médias mettent en avant les victimes de la réforme (employés licenciés, bénéficiaires perdant des avantages)
- Il dispose de quelques années tout au plus avant le prochain remaniement
Face à ces forces, le ministre a deux options :
- Mener sa réforme à bout contre tous et se faire éjecter politiquement
- Renoncer et gérer le système existant, et garantir sa survie politique
Rationnellement, la plupart choisissent la survie politique.
Et même quand un réformateur persiste, le système absorbe la réforme. Quelques postes supprimés ici, quelques procédures simplifiées là — mais l’ensemble continue de croître ailleurs.
C’est ce qu’on appelle l’effet cliquet : l’État peut facilement s’étendre (cliquet qui monte), mais il ne peut presque jamais se réduire (cliquet qui ne redescend pas).
L’État n’est l’ennemi de personne — et c’est le problème
Les individus qui composent l’État ne sont pas méchants : le fonctionnaire qui complexifie les procédures pense sincèrement améliorer la qualité du service ; le législateur qui vote une nouvelle loi croit réellement qu’elle résoudra un problème réel ; le régulateur qui étend son périmètre est convaincu de protéger le public.
Chacun agit selon ce qu’il perçoit comme son devoir et son intérêt. Le problème n’est pas moral mais systémique : les incitations individuelles convergent vers l’expansion, jamais vers la réduction.
C’est précisément ce qui rend le phénomène si difficile à combattre : il n’y a pas de conspiration, ni de plan maléfique, ni de groupe identifiable à blâmer. Seulement des millions d’individus rationnels répondant aux incitations de leur environnement, créant collectivement un système qui semble avoir sa propre vie, sa propre logique, et sa propre inertie. Un véritable super-organisme dont le comportement collectif ne reflète l’intention consciente d’aucun de ses composants.
Le cycle des États
Nous devons donc accepter l’impermanence des États : ils suivent un cycle d’effondrements et de renaissances éternel qui ne peut être arrêté. À moins qu’il ne soit tué avant (par une révolution, une invasion), un État grossit sans cesse jusqu’à s’effondrer sous son propre poids tel une étoile en fin de vie. Et de ses cendres renaît un nouveau système plus adapté à son époque, et encore maigre.
Visualisez le cycle :
- Naissance — L’État naît petit, efficace, limité à ses fonctions essentielles
- Croissance — Il accumule des fonctions, des bureaucrates, des régulations
- Sclérose — Il devient dysfonctionnel, étouffant, omniprésent
- Effondrement — Crise économique, guerre, révolution, ou simple paralysie
- Renaissance — Un nouveau système émerge, plus léger… et le cycle recommence
Le dernier effondrement en date — pour ce qui est des pays européens — remonte à la Seconde Guerre Mondiale, période durant laquelle le continent a sombré dans la tyrannie et l’horreur, avant de renaître sous la forme des démocraties libérales et de l’État-providence.
Ces systèmes arrivent à leur terme aujourd’hui, avec le retour des idées nationalistes, de la guerre, et de la récession. Nous sommes probablement dans une phase de sclérose avancée, approchant de l’effondrement.
Cette reconnaissance du cycle étatique - naissance, croissance, sclérose, effondrement, renaissance - n’est pas à comprendre comme du défaitisme, mais comme réalisme stratégique qui nous évite les illusions coûteuses et nous permet de positionner correctement notre intervention intellectuelle.
Nous ne proposons pas ici de plan détaillé pour établir un État limité dans un futur proche, nous ne sommes pas dans une démarche naïve qui considèrerait que présenter nos arguments suffira à transformer le système actuel, et nous ne pensons pas que cet État limité, une fois atteint, serait stable éternellement sans vigilance constante.
La théorie des choix publics que nous avons exposée démontre l’instabilité structurelle de l’État. Les bureaucrates maximisent leur budget, les politiciens achètent des votes avec des promesses, et les groupes d’intérêts concentrés capturent le processus réglementaire. Ces forces poussent inexorablement vers l’expansion.
Reconnaître cela ne revient pas à abandonner, mais à nous permettre de positionner correctement l’intervention.
1. Une préparation intellectuelle pour le prochain cycle
Nous sommes actuellement - observablement - en phase avancée d’obésité étatique. La dette publique est devenue insoutenable et devient chaque année l’origine de débats législatifs et médiatiques intenses, sclérose bureaucratique, perte progressive de légitimité, complexité paralysante du système. L’effondrement ou la réforme drastique viendra - par crise fiscale, par perte de confiance dans la monnaie, par incapacité croissante de l’appareil étatique à remplir ses fonctions les plus basiques.
Quand ce moment arrivera, quelles idées seront disponibles et crédibles pour reconstruire ?
Si les seules idées disponibles sont des variantes du même système — à comprendre un État providence “mieux géré”, un “capitalisme encadré”, une “troisième voie” — nous reconstruirons la même structure qui mènera au même effondrement. Le cycle recommencera identiquement.
Si, au contraire, des idées radicalement différentes auront été articulées, défendues, et développées, elles seront dans le répertoire intellectuel des reconstructeurs.
Le travail intellectuel doit se faire avant la crise, pour être prêt quand la fenêtre d’opportunité s’ouvre : les abolitionnistes américains des années 1830-1850 n’ont pas aboli l’esclavage par persuasion graduelle. Ils ont construit un cadre intellectuel et moral qui a rendu l’abolition concevable et légitime quand la crise (guerre civile) a créé une fenêtre politique. Sans ce travail préparatoire de décennies, la guerre aurait pu se terminer avec un compromis préservant l’esclavage.
De même, les libéraux classiques (Hayek, Friedman, Rothbard) ont construit les idées qui ont informé (imparfaitement) les réformes partielles des années 1980 (Thatcher, Reagan). Ces réformes ont échoué à établir l’État minimal, mais elles n’auraient même pas été tentées sans le travail intellectuel préalable.
2. Une vision directrice claire pour la reconstruction
Quand l’effondrement arrive ou que la réforme devient inévitable, le manque de vision claire tue les révolutions. Les mouvements anti-système qui manquent d’alternative cohérente finissent soit dans le chaos, soit en recréant une variante du système qu’ils voulaient abolir.
La Révolution française a aboli la monarchie absolue, ce qui a mené à la Terreur, qui a elle-même mené à l’Empire napoléonien, qui a lui-même mené au retour de la monarchie.
De même, les Révolutions arabes de 2011 ont réussi à établir la démocratie en Tunisie, au Maroc, en Lybie, et en Égypte ; mais n’ont mené qu’au chaos et à un renforcement de l’autoritarisme en Syrie, en Lybie, et au Yémen.
Pourquoi ? Parce que détruire sans vision de reconstruction mène au vide que le plus organisé — et souvent le plus autoritaire — remplit.
Notre vision permet de refuser les fausses solutions (“il faut un État fort pour gérer la transition”, “la liberté totale c’est le chaos donc régulons provisoirement”) et d’aller vers une reconstruction vraiment différente.
Chaque année passée dans un État limité plutôt qu’obèse représente moins de ressources confisquées par la taxation, moins de vies écrasées par la régulation paralysante, plus de liberté d’expérimenter, de créer, et de vivre selon ses propres valeurs.
Si nous pouvons avoir 50 ans d’État limité plutôt que 5, puis 80 ans d’expansion plutôt que 125, nous aurons réduit massivement la souffrance totale. Ce n’est pas futile.
De plus, les idées ne meurent pas avec l’effondrement d’un cycle particulier. Le stoïcisme a survécu à la chute de Rome. Le libéralisme classique a survécu aux totalitarismes du XXe siècle.
Chaque itération du cycle peut incorporer les leçons de la précédente - SI le travail intellectuel est fait. La république américaine de 1789 a bénéficié des leçons de la république romaine et des révolutions anglaises.
Notre cycle actuel peut informer le suivant. Nous participons à un dialogue multi-générationnel sur la liberté et la coexistence.
Lutter pour la liberté dans notre génération, réduire l’oppression autour de nous, transmettre les idées à la suivante - cela a une valeur intrinsèque, indépendamment du résultat ultime des cycles à long terme.
C’est précisément pour cette raison que la radicalité absolue de l’axiome est nécessaire. Si nous compromettions l’axiome pour être “réalistes”, nous n’aurions plus rien d’autre à transmettre qu’une version édulcorée de la pensée dominante qui mène aux mêmes résultats.
De l’État à l’individu
L’État, en tant que super-organisme, suit une trajectoire que les seules intentions humaines ne suffisent pas à dévier. Poussé par la logique du choix public où chaque agent maximise rationnellement son périmètre de pouvoir, l’appareil bureaucratique s’étend jusqu’à l’obésité. Ce processus aboutit inévitablement à un cycle historique immuable : naissance, croissance, sclérose, puis effondrement sous son propre poids.
Reconnaître ce cycle n’est pas un aveu d’impuissance, mais un réalisme stratégique. Si l’effondrement institutionnel est une fatalité systémique, la question n’est plus de savoir comment sauver le système, mais de savoir quelles idées et quelles valeurs seront disponibles pour le reconstruire. Pour que le prochain cycle ne soit pas une simple répétition de l’étatisme passé, nous devons porter notre regard au-delà des structures verticales du pouvoir et redescendre au niveau de l’individu.
L’anatomie du pouvoir nous a montré comment l’État dévorait la société ; nous devons maintenant comprendre comment l’individu peut, par sa propre stature morale, devenir l’anticorps de cette démesure.